Quand on n’a pas la vocation… La religieuse au théâtre Pixel Avignon

La compagnie l’Attrape-coeur met en scène La religieuse au théâtre Pixel Avignon, tous les jours à 18h30 pendant le festival Off d’Avignon. Succès Off 2016, cette pièce est une adaptation par Anaïs Gabay de l’oeuvre de Diderot, publiée à la fin du XVIIIème siècle.

Un couvent à barrières

Suzanne Simonin est enfermée de force dans un couvent. Anaïs Gabay modifie très subtilement la version originale de Diderot, dans laquelle Suzanne est une enfant illégitime dont la mère cherche à se débarrasser pour ne pas vexer son mari. Ici, elle se voit envoyée au couvent parce qu’elle est trop belle, et donc un obstacle au mariage de sa sœur. Une des raisons avancées est également le manque d’argent pour lui constituer une dot. Suzanne n’est donc plus perçue comme une enfant du péché, mais seulement comme une victime du mauvais traitement de ses parents. Cela permet peut-être une plus grande identification à cette héroïne.
Tout au long de la pièce, on insiste sur la beauté hors du commun de la jeune Suzanne. Cela semble préfigurer la scène finale de séduction, qui est centrale et souvent très attendue, et semble rendre plus terrible encore le sacrifice qui lui ai demandé de faire.

Une religieuse rebelle !

La-religieuse

Mystique, Suzanne, entrée au couvent, porte sa croix pour le tract © Jérôme Rodrigues de Aguiar

La Religieuse n’est en aucun cas une pièce anti-cléricale. Le but de Diderot n’était pas d’écrire un pamphlet contre la religion. Suzanne nous prouve à maintes reprises qu’elle est chrétienne, et qu’elle croit en Dieu. Elle avoue seulement n’être pas faite pour la vie religieuse. Son désir de liberté est trop grand, elle ne veut pas être enfermée. Elle se fait donc la porte-parole de Diderot qui ne rejette pas en bloc toute religion, mais condamne les abus de l’Église. Préfigurant la Déclaration Universelle du Droit de L’Homme et du Citoyen, l’auteur voit déjà un monde où les couvents n’auraient plus de barrières. La religion sans coercition, avance-t-il, serait sans doute encore plus belle, parce que plus vraie. Adapter ce texte aujourd’hui, c’est donc militer pour le droit de l’homme et de la femme à avoir, ou non, une religion, dans un monde qui quelques fois soumet des populations à une religion d’État. C’est donc un message très fort que cette compagnie tente de faire passer. Suzanne est pure, et reste pure dans ses intentions. Elle dit elle-même n’avoir jamais ressenti de désir. C’est donc vraiment la liberté qu’elle désire par-dessus tout. Cette volonté d’une femme de se retrouver libre de faire ses propres choix, que l’on ressent grâce à cette mise en scène et au jeu subtil d’Anaïs Gabay, rend, en un sens, l’œuvre de Diderot féministe.

Une mise en scène simple, mais pleine de sens :

Malgré un passage dansé qui semble dépourvu d’utilité particulière, la mise en scène d’Anaïs Gabay est très intéressante. La scène est souvent éclairée par des bougies, ce qui renvoie à l’époque où La religieuse a été écrit, et provoque une idée de secret. Quelques fois, c’est la seule lumière allumée sur le plateau ce qui rappelle l’obscurantisme des ordres religieux coercitifs.
C’est dans une ambivalence toute poétique que Suzanne est fouettée, tandis que résonne dans la salle un très beau chant chrétien. La pièce reste en ce point ambigüe. On s’insurge contre l’horreur de cet enfermement et l’inhumanité des traitements réservés à Suzanne, mais on montre aussi les côtés plus humains de la religion, avec des personnages comme l’archidiacre par exemple. Il vient contre-balancer la cruauté de la supérieure du couvent, jouée avec talent par Ludivine Desrousseaux.
Aucune autre religieuse que la Supérieure et Suzanne ne sont présentes sur scènes. Le reste de l’ordre est symbolisé par des chuchotements que l’on entend, qui semblent provenir du côté des spectateurs. Cela nous invite à réfléchir, et peut-être agir, pour que des vies comme celle de Suzanne ne soient pas enchaînées.


Le choix des costumes est également pertinent. Suzanne, parce qu’elle s’est révoltée contre ceux qui la retenait enfermée dans le couvent, se voit bientôt dépossédée de son habit religieux. Elle reste donc habillée de blanc pendant toute la durée de la pièce. C’est intelligent puisque le blanc est à la fois la couleur de la pureté, et du deuil dans certaines cultures. Le vêtement de Suzanne reflète donc le caractère de Suzanne et sa situation – c’est comme si elle était enterrée vivante dans ce couvent. À mesure que l’intrigue avance, les personnages secondaires se mettent eux aussi à porter du blanc, comme s’ils étaient transformés au contact de Suzanne. Comme si elle arrivait lentement à les faire gagner en empathie.

Une belle pièce à aller voir !

Adélaïde Dewavrin

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