Orestie (une comédie organique) : Une libre interprétation de la tragique fin de la famille des Atrides

La famille des Atrides est maudite ; le roi Agamemnon souhaite se mêler à la guerre de Troie, et défendre l’honneur d’Hélène, mais les vents, dirigés par les dieux, qui eux aussi choisissent leur camp dans la bataille, s’acharnent sur les bateaux du héros grec, et les clouent au port. Le pauvre Agamemnon n’a pas le choix, les dieux lui adressent un ultimatum : il lui faut sacrifier sa fille Iphigénie, ou renoncer à la guerre. Le père aimant commet l’infanticide, part guerroyer, et revient vainqueur, dix ans plus tard. Mais le cœur d’une mère n’oublie pas, et Clytemnestre, sa femme, le tue aidée d’Égisthe. Oreste, le fils disparu d’Agamemnon, revient des années plus tard, pour venger son père, et poignarde donc les deux coupables. Mais le matricide est un crime terrible qui lui vaut d’être poursuivie par les déesses infernales, appelées Érinyes, et seule Athéna est finalement capable de lever la malédiction. Cette pièce est mise en scène par Roméo Castellucci, qui nous propose une interprétation… très libre des tragédies grecques (inspirée d’Eschyle, Artaud et Lewis Carroll). Au Théâtre des Célestins du 20 au 27 janvier 2016.

©Guido Mencari
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Le « théâtre de la cruauté » (Artaud) ou de la souffrance au profit de la violence

Clytemnestre, dans le premier acte de la tragédie, est représentée comme un bourreau sadomasochiste, sans cœur, à la nudité licencieuse ; elle est dénaturée, par le texte – en italien avec surtitres – qui la rend monstrueuse, et qui n’explique pas sa détresse initiale à l’origine de son désir de vengeance contre Agamemnon. Elle apparaît donc comme odieuse, et sa furor (fureur), parce qu’elle n’est pas causée par une phase de dolor (douleur), la décrédibilise en tant que personnage tragique. Égisthe, quant à lui, est transformé en esclave.
Quand à Cassandre, son don des dieux est en fait une véritable malédiction : elle voit le futur, mais ses prédictions ne sont jamais prises au sérieux. Enfermée dans une boîte en verre, elle roule, crie, et veut se faire entendre, mais n’est pas écoutée. Le spectacle de sa mort est certainement un des points forts de cette pièce – qui par ailleurs témoigne d’une volonté de choquer à tout prix, ce qui nuit à sa crédibilité. Elle prédit la mort de Clytemnestre, et la sienne ; et de fait, la reine la fait tuer, mais de manière spectaculaire et presque belle, tant elle est violente.

Le parti pris de la violence verbale et physique est reflété dans la violence picturale proposée par le décor du premier acte – chaque acte ayant un décor différent. Des chaises, des objets métalliques, ou même de torture sont accrochés au plafond, comme autant de pendus qui s’agiteraient, cadavres effrayants.
Dans cette mise en scène, il est remarquable que les visages des comédiens soient dissimulés systématiquement, soit sous des masques, soit sous un épais maquillage – référence aux masques antiques ? Les émotions des personnages ne nous sont donc pas accessibles – peut-être parce qu’ils n’en ont plus, dans cette mise en scène pour le moins originale. En effet, les comédiens semblent être devenus, plus que des personnages ou des caractères-types, des sortes de marionnettes mus uniquement par un désir de tuer.

©Guido Mencari
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Après une violence exprimée, une violence retenue

Le décor déjà nous informe de la rupture radicale qu’il existe entre la première partie de la pièce, avant l’entracte, et la deuxième. Au noir qui le précédait s’oppose le blanc. Les comédiens sont toujours presque tous nus, mais leurs corps, désormais blanchis, ressemblent à ceux de statues. Contre la musique omniprésente et le texte ravageur se construit un silence mesuré qui devient oppressant ; le théâtre parlé se transforme un théâtre de mimes, et les personnages ressemblent de plus en plus à des robots désarticulés.
En revanche, le deuxième acte est aussi choquant que le premier – quoi que différemment. Électre fait sortir son père mort de la tombe, et nous nous retrouvons en présence d’un cadavre de bouc dégarni, une carcasse décharnée – qui prend, allégoriquement le visage du Christ. Il reçoit des libations – comme les divinités dans l’Antiquité, oscille entre la vie et la mort puisque son fils Oreste lui insuffle de l’oxygène dans les poumons, ce qui le fait respirer. Le fils est auréolé tandis que le père est suspendu en l’air, bref, des symboles chrétiens se cachent là où on les attendait le moins. La violence se fait ainsi symbolique.

©Guido Mencari
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Le meurtre d’Égisthe, de même que celui de Clytemnestre, s’opère sur scène, mais derrière un voile blanc qui est tendu devant les protagonistes : on voit dépasser le sang qui coule et on entend s’échapper des cris stridents. On peut peut-être voir dans ce choix de représentation une ironie mordante, critiquant la superficialité des règles du théâtre classique, notamment la règle de bienséance que Castellucci met rudement à l’épreuve avec cette interprétation de la tragique fin de la famille des Atrides.

De nombreux faits sont remarquables dans le troisième et dernier acte de la pièce, en particulier l’intervention des singes qui représentent les Érinyes, nous renvoyant à notre animalité originale et au caractère pulsionnel de la vengeance. Oreste est perdu dans un cercle de verre qui représente le trou qui sépare la Pythie de ses fidèles à Delphes (la Pythie est un oracle qui prédit l’avenir), procédé très ingénieux et hautement symbolique.
Cette tragédie de mœurs, dans laquelle traditionnellement les protagonistes chutent par excès de passions, devient une comédie organique – le corps, par l’entremise de la nudité, est mis au premier plan, on aperçoit des références au cœur, avec le sang dans lequel Clytemnestre se baigne, les intestins, le sexe, les poumons, tout devient synonyme de tragédie. Et cette mise en scène, qui peut apparaître choquante pour certains, nous renvoie à l’inhérence de la violence dans la vie.

Adélaïde Dewavrin

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