Orlando ou l’impatience : une quête inlassable… et qui ne lasse pas

Créé pour Avignon l’été dernier, Orlando ou l’impatience est un foisonnement théâtral et narratif dont son metteur en scène et dramaturge Olivier Py a fait depuis longtemps son esthétique. C’est dans une quête paternelle et esthétique que le dramaturge cette fois nous entraîne, jusqu’au 2 avril au Théâtre National Populaire de Villeurbanne.
Des néons, des praticables, une petite loge à jardin, une immense scène… Du théâtre dans le théâtre : rien de moins étonnant, au su de la fascination pour la théâtre qui innerve toute l’œuvre d’Olivier Py. Son dernier recueil, 1001 définitions du théâtre, ne le contredira pas. Jardin et cour sont ici inversés, nous sommes évidemment dans des coulisses, lieu qu’encore une fois Olivier Py affectionne dans nombre de ses spectacles. Non, rien ne manque à qui aime l’esthétique folle et emphatique du metteur en scène : ni les strass de son univers baroque-cabaret, ni les néons qu’il avait allumés jusque dans l’enseigne de l’Odéon dont il a été cinq ans le directeur, ni le décor, véritable boîte à jeu de son scénographe et associé Pierre-André Weitz… Py est dans ce qu’il aime, mais si son esthétique percute autant cette fois, c’est qu’il la met au service d’une narration ramenée à une structure cyclique des plus simples et des plus audibles.

Une quête identitaire

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

Orlando ou l’impatience a le titre d’une quête chevaleresque – et le héros d’ailleurs revêtira une fois l’armure d’un archange – dont la chimère est la figure d’un père inconnu : une quête identitaire en somme. La pièce reprend le thème de l’absence paternelle, que les textes dramaturgiques affectionnent depuis des siècles, et le déroule en un cycle de plusieurs actes, répété sur le même schéma : Orlando demande à son actrice de mère, avant qu’elle ne monte sur scène, le nom de son père : question futile selon elle, dont il échange à chaque fois la réponse contre un poème et une robe, avant d’être guidé par ses amants, Ambre et Gaspard, chaque fois encore vers une nouvelle figure paternelle… et artistique. Car chaque prétendu père se cache derrière le visage d’un metteur en scène et d’une nouvelle idée du théâtre : érotique, politique, mystique, comique… Par ce jeu de masques et cette double figure, Py divinise la fonction du père en un Créateur artistique. La quête du fils, c’est aussi la quête de l’artiste, à travers différentes interrogations sur le théâtre. C’est du théâtre qui parle de théâtre. La nouveauté, et ce qui rend la métaphore filée plus digeste, c’est que Py entre pleinement dans la comédie, pas seulement en l’effleurant comme il l’eût fait, mais en s’inscrivant, comme il le dit, dans la continuité des Illusions comiques de Corneille.

Théâtre d’illusion

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

L’illusion apparaît d’abord par la scénographie via le vertige d’un décor tournant. Comme en hommage appuyé à l’Âge d’or du Théâtre d’Illusion, celui du XVIème siècle italien, celui du peintre et décorateur Sebastiano Serlio qui avait défini la typologie des décors de comédies et tragédies, P-A Weitz réutilise les escaliers, modernise les fresques peintes et réinvestit l’idée de la perspective qu’il pousse à la fin jusqu’au psychédélisme, quand les cadres de néons clignoteront au lointain, dessinant une perspective dont les lignes convergent infiniment. Enfin, comme en hommage au théâtre baroque, Shakespeare est constamment convoqué, soit par la citation, soit par la référence, soit par l’omniprésence du crâne de Yorick au pied de la scène – celui à qui Hamlet confie son dilemme. Comme Shakespeare, comme Corneille, Py rêve de marier comédie, philosophie et engagement. Il y parvient un peu, et c’est la comédie qui le sauve, l’instant qui le pousse à l’auto-dérision ou tout du moins l’amène à mettre lui-même en tension sa propre écriture et son lyrisme exacerbé.

Coup de pied à la politique

C’est avec une plume presque revancharde qu’il entraîne son Orlando dans cette quête, un Orlando dont on se demande s’il n’est pas la projection ou le fantasme d’un metteur en scène cherchant son Créateur et, plus trivialement, se jouant à bousculer et émasculer – comble de la farce triviale – quelques vieux ennemis. L’ennemi ici, c’est bien sûr le Ministre de la Culture : sans jamais le nommer, on ne peine pas à deviner la silhouette de celui qui l’avait alors remercié de ses fonctions à l’Odéon : refus de subvention, procès d’un désamour pour la jeunesse mais pas pour un certain visage de la jeunesse – hum hum… – , c’est ainsi que la politique se pratique au théâtre, c’est ainsi que les comptes se règlent, à la manière d’un dramaturge de farce, proche parent de Molière mais qui craint moins au XXIème siècle la censure. Il n’empêche : derrière le coup de bas, dont on devine qu’il n’a été rendu que parce que le premier a dû faire mal, c’est d’un comique corrosif. D’abord parce qu’Eddie Chignara, qui interprète le ministre, est excellent, d’une réactivité de scène toujours juste et fine. Ensuite, parce que la maltraitance du politique a quelque chose de cathartique.

La folie des grands espaces

Dans toute cette théâtralité, l’acteur trône évidemment, excessif, vindicatif, interpellant à loisir le spectateur. Olivier Py et Pierre-André Weitz ont l’art de créer des espaces vastes où les comédiens ont la place de s’exprimer, où ils le doivent pour exister. D’où des entrées toujours courues, des voix projetées, des énergies décuplées. Jean-Damien Barbin porte cette théâtralité à son paroxysme, dans son personnage de fou – comme chez Shakespeare, tiens tiens… – invectivant le spectateur en un cabotinage exquis et toujours mordant. En rupture totale avec le reste de la distribution, Matthieu Dessertine compose un Orlando innocent, comme encore immaculé de toute théâtralité. Là où l’exacerbation captive, son naturel et sa fraîcheur émeuvent, jusque à l’avant-dernière partie.

Olivier Py brasse peut-être toujours les oxymores et les périphrases mais il sauve son théâtre de ce lyrisme exacerbé par un ton comique et trivial qui, sans lui enlever sa force intellectuelle, semble tendre au contraire vers une alchimie plus juste.

Yves Desvigne

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