Othello, quand la tragédie devient clownesque

L’Espace Roseau profite du Festival Off d’Avignon pour accueillir Othello de Shakespeare à 10h45 les jours pairs seulement. Le spectacle dure 1h, mais comment faire tenir Othello en une heure sans le vider de sa moelle ? Pour le savoir, nous vous invitons à découvrir ce spectacle audacieux et surprenant de la Parallèles Compagnie. Car toute l’histoire de la tragédie shakespearienne est là, mais détournée par des clowns, un peu comme Antigone Couic Kapout de Jeanne et Mr. Jean.

Francis et Carpatte !

Maria Zachenska monte sur scène sous l’identité du clown blanc Carpatte, accompagnée de Louis-Jean Corti, plus connu sous le nom de Francis qui joue l’auguste. Tous deux interprètent l’ensemble des personnages de la tragédie. Carpatte, en tant que clown blanc, assume son rôle de leader et raconte l’histoire tout en dirigeant Francis, qui, en tant qu’Auguste, a du mal à effectuer les tâches dictées par son compère. Le comique repose beaucoup sur leur complicité et sur l’excès dont font preuve les deux personnages. On pense notamment au moment où Francis doit dire quelque chose, mais se trompe de moment et donc elle le retient, car à partir du moment où il est lancé dans une idée, il ne peut plus la lâcher ; par exemple, au moment où ce dernier fait démarrer sa pirogue en simulant le bruit d’un bateau à moteur si fort qu’on ne parvient plus à entendre Carpatte. Les exemples où Francis se « dérègle » sont multiples et provoquent le rire, indépendamment de l’histoire. Utiliser des clowns pour raconter une tragédie rend forcément la pièce burlesque, car de par leur statut, ils ne peuvent que mettre le récit en péril. Carpatte zozotte, ce qui fait sourire, et saute dans tous les sens, telle une bulle d’énergie, elle en fait tellement sur scène qu’elle en devient hilarante notamment pour prendre l’apparence des différents personnages.

Chaque personnage est identifié par un geste, Iago, le manipulateur est présenté comme faisant un mouvement agressif avec les mains, Cassio, parce qu’il est beau, roule des mécaniques et donc des épaules, Desdémone est belle et gracieuse donc elle a une position de ballerine avec une main au-dessus de la tête… Aussi, lorsque plusieurs personnages sont présents en même temps sur scène, le fait de passer de l’un à l’autre est très drôle et chaque mouvement est millimétré et efficace. Francis incarne Othello et Brabantio qui dit toujours « pardon » et fait des gestes de bras pour écarter les gens, car il est important… La répétition des gestes, des gags, et leur capacité de mime nous font adhérer à cet univers et plonger dans cette Venise et ce Chypre de l’époque élisabéthaine.

Othello, une histoire burlesque ?

Si le rire provient surtout des connivences et des interactions entre les deux clowns, l’histoire qu’ils nous racontent est mise en scène de manière burlesque, tout en reprenant chaque élément de la tragédie. Le Doge et son armée sont décrédibilisés, car Brabantio demande justice pour le mariage de sa fille, Desdémone, et Othello, dans son dos, mais le Doge a besoin d’Othello pour défendre Chypre, de fait, il est fort embêté pour rendre justice. Son embarras nous fait rire, tout comme les commentaires que fait Carpatte sur l’importance des personnages ou Othello s’énervant trop vite, se faisant manipuler par Iago pour soupçonner sa femme d’adultère avec son ami Cassio. Si l’emportement d’Othello semble excessif, sachant qu’il condamne les deux prétendus amants sans les avoir confondus, mais justifié par les manigances chez Shakespeare, il est facile de le caricaturer et de le rendre drôle. La mort de Desdémone devient ici hilarante, mais nous vous laisserons découvrir pourquoi et comment…

Les morts, et elles sont nombreuses, sont évidemment drôles dans cette mise en scène de Maria Zachenska et Pierre Cornouaille, notamment en ce qui concerne l’agonie des personnages. Si ces procédés sont récurrents au théâtre ou au cinéma, ils n’en restent pas moins efficaces et toujours aussi comiques.

En allant voir cet Othello, vous retrouverez tout ce qui fait la beauté de la tragédie shakespearienne sublimée et caricaturée par Francis et Carpatte, dont l’univers et le talent ne pourront que vous combler ! On sort conquis de la salle en se disant qu’il faudrait impérativement voir Macbeth de la même compagnie, toujours à l’Espace Roseau, toujours à 10h45, mais les jours impairs. En tout cas, nous n’y manquerons pas !

 

Jérémy Engler

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