Paillettes et boule à facettes à l’Opéra de Lyon, un Mefistofele doublement endiablé

« Mefistofele » c’est le nom italianisé de Méphistophélès, célèbre figure diabolique dans le Faust de Goethe. Mefistofele c’est aussi un opéra composé par Arrigo Boito, grand traducteur de Wagner notamment, librettiste de Verdi, poète ou encore romancier, et bien entendu, compositeur. Mefistofele c’est enfin un opéra revisité par le metteur en scène Alex Ollé du collectif de La Fura del Baus, le tout orchestré par Daniele Rustioni et joué du 11 au 23 octobre 2018 à l’Opéra de Lyon.

Un Faust dans l’ombre de Mefistofele

 En quelques mots, qu’est-ce que le mythe de Faust ? C’est l’histoire d’un pari entre Dieu et Mefistofele, représentant du diable, pour corrompre le sage Faust. Ce dernier, séduit par la proposition de l’homme des ténèbres, propose à son tour un pacte, donner son âme contre les jouissances de la vie. Mefistofele se charge alors de lui proposer les plus séduisantes expériences et rencontres : Marguerite et Hélène de Troie notamment. Une tentative de suspension du temps pour assouvir de multiples plaisirs qui s’avère finalement être un échec. Faust se ravise et se tourne vers le divin.
Alors que Gounod intitule son opéra Faust et place ce dernier en personnage éminemment principal, Boito préfère ne pas marcher dans l’ombre du succès de ce Faust français et créer Mefistofele. Le diable est à l’honneur et pour preuve, les scènes entre Marguerite et Faust sont victimes d’une ellipse narrative. Arrigo Boito préfère s’arrêter davantage sur le pacte entre le diable et Dieu, dans une merveilleuse scène où la dualité cosmologique s’exprime avec puissance, ou sur la scène du sabbat, véritable expression scénique et musicale de la puissance de Mefisto, en son royaume. La rencontre des deux amants ne permet pas même à l’orchestre de s’épandre sur des notes plus lyriques.

© Jean-Louis Fernandez

Vous l’aurez compris, c’est le diable qui intéresse Boito, et la représentation scénique de ce personnage s’accorde à la grandeur et l’exubérance de la figure diablesse. Les décors notamment, jouent avec le personnage, en lui créant un espace scénique à part entière. La première scène s’ouvre sur une salle de cours où des élèves dissèquent un cœur, une représentation volontairement caricaturale du monde du savoir et des sciences, pour ensuite laisser place aux ténèbres. Le plateau initial monte – toute l’importance des cintres n’a jamais été aussi bien prouvée – afin de diviser l’espace et de créer un diptyque entre le terrestre et les ténèbres. Ce dispositif se retrouve dans chaque changement de décor – toujours à vu – pour construire et déconstruire l’image de l’envoyé du diable, Mefisto. Ainsi lors de la scène du sabbat des sorcières, les plateaux se superposent pour créer un piédestal et asseoir la puissance du personnage. Par sa mise en scène Alex Ollé poursuit la volonté d’Arrigo Boito, construire une symbolique forte et évocatrice autour du personnage de Mefisto.
Il n’est pas anodin non plus que la voix qui anime Mefisto soit une voix de basse, celle de John Relyea, dont la performance d’une puissance remarquable donne à sentir toute la profondeur de ce personnage. Le diable n’est plus simplement la partie prenante d’un pari, il devient le protagoniste majeur. Par ailleurs, l’orchestration s’amuse avec ce personnage en jouant sur le rythme et en déstructurant la cadence. La voix de basse est accompagnée ponctuellement de petits sursauts de musique plus aiguë, presque comme un bruitage comique de dessin animé. Cette opposition musicale donne davantage de tessiture aux propos avancés par Mefisto, dans une approche parfois presque ironique du personnage.

Une modernité assumée et tournée en dérision

Adieu les costumes d’époque, les décors classiques et attendus. Place aux paillettes, aux perruques roses, aux colliers de fleurs hawaïennes. Ce Mefistofele est un opéra qui ose, même la boule à facettes. Il y a dans cette mise en scène quelque chose de festif et d’un peu exubérant.  Le metteur en scène choisit d’abandonner la représentation des plaisirs de la vie que pourrait avoir le Faust du XIXème siècle, pour préférer une jouissance des sens comme nous l’entendons potentiellement aujourd’hui. Alex Ollé présente un Faust en boîte de nuit, s’essayant au joint au milieu de danses charnelles et provocatrices. La modernité ainsi assumée, même dans ses clichés, semble se moquer de ses propres codes.

© Jean-Louis Fernandez

Cette dérision se retrouve dans une scène magistrale où Faust et Mefisto rencontrent « la Belle Hélène ». Les robes longues sont scintillantes de paillettes, les coiffes sont démesurément plumées, les ailes d’anges sont excessivement grandes et les anges eux-mêmes sont exagérément nombreux. Ces derniers sont disposés de part et d’autres de deux longs escaliers et entretiennent de cette façon l’exubérance d’une scène qui joue avec les codes de la comédie musicale. C’est artificiel, gigantesque et presque excessif, mais le spectateur se ravit les yeux, et se laisse d’autant plus emporter dans cet univers à la fois proche de sa réalité et de ses rêves.

Mefistofele est un « Grand Opéra », non dans une acception de tradition opératique classique, mais à l’inverse, dans son gigantisme et sa démesure, propre finalement au personnage de Mefisto qui s’amuse à côtoyer les plaisirs terrestres, avec Faust sous son aile. C’est une œuvre totale, qui saisit toutes les possibilités de son art, quitte à se rapprocher d’une caricature toujours assumée. Impossible donc de manquer ce magistral Mefistofele revisité, joué du 11 au 23 octobre 2018, à l’Opéra de Lyon.

Marie Robillard

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