Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé : une exposition qui en met plein la vue

« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. »

Ces célèbres mots prononcés par le Général de Gaulle sur le perron de l’Hôtel de Ville de Paris le 25 août 1944 résonnent tout au long de la visite de l’exposition Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé qui a lieu du 11 juin 2014 au 8 février 2015, à Paris, au musée Carnavalet. Pour commémorer le 70ème anniversaire de la libération de Paris, le musée Carnavalet – musée spécialisé dans l’histoire de la capitale française – a eu l’idée ingénieuse de redonner vie à une exposition antérieure intitulée La Libération de Paris. Cette précédente exposition a été présentée du 11 novembre 1944 au 15 janvier 1945 soit immédiatement après la libération de Paris, au moment où la guerre n’est pas finie, au moment où les alliés affrontent encore les forces allemandes.

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©Robert Cohen, Agence Internationale d’Illustration pour la Presse 25 août 1944 L’accueil fait aux soldats Photographie originale : © Rue des Archives/AGIP Reproduction : © Musée Carnavalet / Parisienne de photographie

Présentation du projet du musée Carnavalet

Une visite en images pour connaître un moment déterminant de l’Histoire : la libération de Paris

« Pour les archivistes, l’essentiel n’est pas que l’on puisse écrire l’histoire à chaud, c’est qu’on ne soit pas privé à jamais de la possibilité de l’écrire », écrit Jean Favier dans l’ouvrage Pourquoi se souvenir ? On comprend mieux dès lors pourquoi dès 1944, le commissaire du musée Carnavalet, François Boucher, a pris l’initiative de présenter une exposition « à chaud » sur la libération de la capitale. Ce dernier souhaitait collecter un maximum de photographies sur la libération de Paris afin d’immortaliser ce moment fondateur pour le peuple français et pour l’humanité dans son ensemble.

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© Zuber René, La libération de Paris – Le 26 août 1944 dans l’après-midi La foule attend l’arrivée du général de Gaulle, rue de Rivoli près de l’Hôtel de Ville, 4e arrondissement. Photographie originale : © Fonds photographique René Zuber. Reproduction : © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

L’objectif est de recueillir le plus d’images possibles – des photos de professionnels mais également d’amateurs – pour dire l’Histoire telle qu’elle s’est vraiment déroulée, pour constituer une base de recherches et de réflexion pour la postérité. François Boucher, conscient de la subjectivité des clichés et du manque de recul sur l’événement « libération » en 1944, veut principalement, à travers sa récolte de photos, conserver des archives sur un moment clé de notre Histoire commune. De plus, si l’exposition privilégie encore aujourd’hui la photographie, c’est afin de raconter l’Histoire de la manière la plus précise et la plus éloquente possible. Grâce à un parcours chronologique, nous suivons jour par jour, voire heure par heure, la libération de Paris. L’exposition revient tout d’abord sur l’occupation de Paris par les Allemands. Après la résignation, c’est la résistance, la révolte face à l’envahisseur qui sont mises en évidence. Peu à peu, les Parisiens s’organisent pour lutter contre l’ennemi. Enfin, et c’est ce qui constitue la majeure partie de l’exposition, la libération de Paris nous est montrée dans ses moindres détails. Tour à tour sont évoquées les barricades, l’arrivée de la deuxième division blindée (la 2ème DB) du général Leclerc et des alliés, l’arrestation des Allemands, les femmes tondues, la descente des Champs Elysées par le général de Gaulle.

Malgré cette volonté de retracer les événements de manière chronologique, le visiteur se perd un peu dans cette exposition certes passionnante mais parfois trop foisonnante. Le spectateur ne sait parfois plus où donner de la tête, par où commencer à cause des panneaux se trouvant à gauche, à droite et au milieu. Bien que les clichés soient présents à profusion, on prend un réel plaisir à parcourir l’exposition. On découvre des aspects moins connus de l’Histoire notamment les civils allemands venus occuper les postes des Français, ou encore les légionnaires français engagés volontaires dans l’armée allemande. En outre, Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé, revient sur le rôle jouée par les femmes durant la libération. Bien qu’absentes de la plupart des photos, un hommage est rendu « aux oubliées de la libération ». On peut notamment voir un des rares clichés qui présente une femme, Anita d’Almeda, désarmant puis soignant un soldat allemand.

La photo : un simple témoignage ?

Toutefois, la nouvelle exposition n’est pas une copie conforme de la précédente. Si la première avait pour but de célébrer la libération et de témoigner sur ce moment déterminant de notre histoire, l’exposition actuelle se donne pour objectif principal de faire réfléchir le spectateur sur l’usage de la photo, de le faire s’interroger sur l’objectivité de la photo, de lui montrer toutes les facettes – positives ou négatives – de la libération de Paris, à la fois les hommes en armes mais aussi les femmes tondues. Une photo dit-elle la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? Les photos reflètent-elles la réalité ? Les images ne nous manipulent-elles pas ? Telles sont les questions que nous sommes amenés à nous poser. L’exposition nous invite donc à avoir un esprit critique vis-à-vis des photographies et nous révèle que très souvent la photo est un outil de propagande. L’exposition nous montre différentes manières de « manipuler » l’image. On peut notamment voir des photos de propagande allemandes au début de la visite. On voit une distribution de biens juifs aux sinistrés de Paris. Si les Allemands manipulent les images, les Français ne sont pas en reste. Ainsi, nous sont dévoilées des photos de propagande de la libération qui ne montrent que des symboles de la victoire : des hommes en armes, les barricades. Par exemple, pour nous faire épouser le point de vue des combattants français, la photo des résistants sera prise de l’intérieur. Ensuite, certaines photos ne montrent qu’une partie de la réalité, un homme peut être coupé au « montage ». Sur la photo ci-dessous, un seul soldat est présent alors qu’ils sont deux sur la photo originale et que le deuxième n’est absolument pas armé.

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Doisneau Robert 23 août 1944 – FFI, boulevards Saint-Michel et Saint-Germain Photographie originale © Robert DOISNEAU / RAPHO Reproduction : © Musée Carnavalet / Parisienne de photographie 5

Ou encore deux photos peuvent être superposées comme l’affiche de l’exposition de 1944 : l’homme que l’on voit a été transposé sur le fond de la ville de Paris.

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D’autres clichés sont mensongers et sont instrumentalisés. De fait, l’image de Von Sholtitz (gouverneur militaire de Paris à partir du 4 août 1944) relativement célèbre, signant la reddition de Paris est un leurre. En réalité, on apprend que Von Sholtitz signe un bon pour le rapatriement de sa cantine.

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La libération de Paris – Le général Von Choltitz, gare Montparnasse, 4e arrondissement, le 25 août 1944. Photographie originale © Droits réservés Reproduction : © Musée Carnavalet / Parisienne de photographie 8

Enfin, summum de la manipulation de l’image, on peut observer des photos entièrement reconstituées. Il s’agit de photos non pas prises sur le vif, mais de photos où l’on a demandé à des personnes de poser, de jouer une scène. Ainsi, un des clichés reconstitués montre des soldats et des infirmiers dans un hôpital de la Croix-Rouge. Pour rétablir la vérité, le musée choisit assez régulièrement de montrer des films. Ainsi, le visiteur a une vision plus large de la réalité. Une photo reste donc subjective, ne demeurant au final qu’un point de vue.

Le mécanisme de la mémoire

Au delà d’une réflexion sur la photographie et son usage, l’exposition Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé, vise ce qui est communément appelé « le devoir de mémoire ». Si certains visiteurs ont vécu l’occupation et la libération, la plupart ne connaisse de cette période que ce que l’école leur a appris. Les nombreuses photos permettent aux plus anciens de confronter leurs souvenirs à ceux exposés, de recréer leurs souvenirs, de revivre un moment d’euphorie : la libération de Paris. Les images permettent aux autres visiteurs de s’approprier une partie de l’Histoire, les images favorisant le mécanisme de la mémoire. Le mécanisme de la mémoire est d’ailleurs très bien expliquée par Axel Kahn1 lors d’une vidéo que le spectateur pourra visionner à la fin de sa visite. Dans la vidéo, Axel Kahn explique que les personnes qui n’ont pas vécu la guerre ne réagiront pas de la même manière face aux images. Par exemple, devant l’image d’une femme tondue, les plus jeunes seront sans doute choqués, retiendront l’humiliation, ressentiront un sentiment d’injustice et de malaise alors que ceux qui ont vécu les événements y verront une des conséquences terribles de la guerre, ils auront peut-être même oublié cet événement pénible pour ne garder que les « bons souvenirs ».

Plus qu’une simple exposition sur la libération de Paris, Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé, propose une réflexion sur la photographie et sur le fonctionnement de la mémoire. Si vous êtes de passage dans la capitale française, n’hésitez pas à vous rendre au musée Carnavalet pour voir cette fabuleuse exposition.

Mel Teapot


1Axel Kahn est docteur en médecine avec une spécialité en hématologie (1974) et docteur ès sciences (1976).

2 pensées sur “Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé : une exposition qui en met plein la vue

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