« Parlez-moi de mode ! » avec Christian Schiaretti à l’université Lumière Lyon 2

En ce mercredi 04 février 2015, s’est tenu sur le campus Berges du Rhône de l’Université Lumière Lyon II, le rendez-vous annuel de l’Université de la Mode : « Parlez-moi de mode ! ». Cette rencontre animée par le journaliste Jean-Christophe Galeazzi est un concept créé par l’Université de la Mode lors de laquelle « une personnalité du monde gastronomique, littéraire, religieux, artistique ou politique est conviée à rencontrer un public de professionnels, d’amateurs et d’étudiants et à lui parler de mode ». La particularité d’une telle rencontre ? Tout d’abord, l’éclectisme intéressant des milieux représentés. Un invité qui n’a à priori rien avoir avec le milieu de la mode, se retrouve confronté à un public et à d’autres intervenants qui en sont issus. Parmi eux, Alain Boix, directeur de l’école ESMOD Lyon, qui a pour mission d’illustrer par ses croquis de mode faits en direct, les propos de notre invité. Cette année, après Mathieu Viannay, Guy Darmet, ou encore Pierre Hermé, c’est au tour de Christian Schiaretti, directeur du Théâtre National Populaire (TNP) de Villeurbanne de se prêter à cette rencontre originale et fédératrice.
Christian Schiaretti, personnalité majeure du théâtre français, dirige le TNP depuis janvier 2002 où il a présenté, des œuvres diverses et variées. De Molière (7 Farces et Comédies) à Brecht (Mère Courage et ses enfants, L’Opéra de quat’sous) en passant par Paul Claudel (L’Annonce faite à Marie), Schiaretti aime élargir ses sources d’inspirations, sans préférences entre théâtre classique ou théâtre moderne, mais toujours avec un profond respect pour l’auteur et un retour fondamental au texte. Les échos de ses études en philosophie se font ressentir dans son approche de la pratique théâtrale en tant que création artistique, ou de façon plus générale dans son approche de la vie en société.

Parlez de mode avec un « non-initié », est-ce pertinent ?

La conférence s’est composée en deux temps : tout d’abord une interview de l’invité, menée par Jean-Christophe Galeazzi, puis un échange avec les étudiants de l’Université de la Mode. La proposition d’une telle rencontre est-elle réellement pertinente dans toutes ses dimensions ? C’est la question que nous avons été amenée à nous poser tout au long de cette conférence. En effet, elle nous est présentée non pas comme un dialogue entre le public et l’intervenant, mais une rencontre durant laquelle l’intervenant parlera de mode à son public. Au vue des différents milieux dont sont issus les invités, il semble intéressant d’envisager et de découvrir la mode à travers le regard d’une certaine personne, rattachée à un certain milieu, qui n’est à priori pas celui de la mode. Or il nous a semblé contrairement à ce qui est attendu d’après le programme, que le fonctionnement était inverse : les étudiants de l’Université de la Mode ont parlé à Christian Schiaretti de mode. Point surprenant mais qui, après réflexion, n’altère en rien la pertinence du moment. En effet, bien que ça ne soit pas Christian Schiaretti qui nous ait parlé de son approche de la mode à travers son expérience, nous avons pu, par les questions et la façon dont le sujet était abordé par les étudiants, comprendre le rapport à la mode qu’entretient Christian Schiaretti de façon individuelle, mais plus intéressant encore, en tant que homme de théâtre.

La Mode au théâtre

© C. Ganet

Ainsi, ont été abordés des sujets tels que les codes vestimentaires dans le milieu du théâtre, le rapprochement scénique qui peut être établi entre pièces ou performances théâtrales et défilés de haute couture, ou encore l’importance et l’influence de la mode sur la portée d’une œuvre de théâtre. Tant de questions sur lesquelles, Christian Schiaretti a pu nous apporter ses lumières, donner son opinion constructif à une réflexion plus générale sur le théâtre. Cette réflexion avait par ailleurs été amorcée par l’interview faite à Christian Schiaretti. En effet le metteur en scène avait posé des interrogations d’ordre philosophique, social, artistique, liées à la place du théâtre et à la manière de l’aborder. Parmi celles-ci, une réflexion sur la mise en scène. « Un monde parfait serait un monde dans lequel il n’y aurait pas besoin de mise en scène », nous dit-il, amoureux des textes. Pour Christian Schiaretti la mise en scène mène à certains types de perversion. Tout d’abord celle de l’œuvre, que le metteur en scène croit réinventer en donnant à voir une version nouvelle et une interprétation personnelle de l’œuvre, s’éloignant ainsi de ce qui est primordial pour Schiaretti : le texte. De cette façon de penser s’écoule sa manière de travailler. Pour lui, son rôle de metteur en scène est de donner l’œuvre de la façon la plus transparente possible. De fait, sans mise en scène (décors, costumes, sons, lumières), seul le texte prend vie. Se pose la question de l’évolution d’un texte, de sa contextualisation, de sa contemporanéité ou non. Pour Schiaretti, la mise en scène n’apporte rien à ces subtilités car elles sont incluses à l’œuvre et lui donne corps par le texte et non par ce que le metteur en scène pourra y ajouter. Cette réflexion n’est pas sans nous faire penser à la distanciation brechtienne qui veut rompre avec l’illusion théâtrale pour mener son public à la réflexion et non à l’acceptation sans sens critique de ce qui est présenté. Bien que les motivations soient différentes, les deux visent la même chose : accéder au sens profond de l’œuvre.
La seconde perversion considérée par Schiaretti a été celle du rapport à l’éternité qui entre en jeu dans la création artistique, mise en relation avec le milieu de la couture. En matière de création (terme polysémique quand il est question des arts du spectacle), Schiaretti soulève que chaque créateur se positionne dans un rapport à l’éternel prenant en compte les créations passées et futures. Ce fonctionnement qui, selon lui, rend les choses obsolètes avant même qu’elles n’aient eu le temps d’exister est un fonctionnement qui perverti le créateur en le poussant à dépasser son maître par le biais de la dévalorisation temporelle afin de laisser une place qui se veut plus légitime et pertinente à son propre travail. Le lien s’établit avec la mode dans le sens où il y a à la fois un courant qui vise à la nouveauté et à rendre obsolètes les choses avant qu’elles n’aient eu le temps d’être, mais également un courant qui vise à créer une intemporalité, des éléments qui survivent à cette évolution. C’est en quoi ces thèmes, tel que le rapport à l’éternité dans la création, sont intéressants au centre du croisement entre mode et milieu théâtral. Tant de questions qu’il était intéressant d’aborder avec un homme de théâtre qui n’était pas dans son élément premier, pouvant ainsi nous faire bénéficier d’éléments de réflexion cruciaux entre différents milieux qui présente malgré tout des caractéristiques communes.

Ce que nous retiendrons de cette rencontre organisée par l’Université Lumière Lyon II, c’est son aspect extrêmement riche et didactique dans un sens auquel nous ne nous attendons pas. Au lieu d’avoir une conférence sur la mode à proprement parlé, nous avons la chance d’avoir une discussion, sur des thématiques plus générales, croisant différents milieux et laissant place à une réflexion profonde et intéressante.

Lucile Barault

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *