Pater, la politique mise à nu

Sorti en 2011 et présenté au festival de Cannes la même année, le film d’Alain Cavalier est une œuvre à la fois personnelle et singulière, qui raconte l’histoire d’une rencontre mais aussi celle d’un dialogue. Le film était projeté hier, mercredi 2 décembre, à l’amphithéâtre culturel du campus de Bron.

Comment filmer la politique ? C’est la question que se pose Pater, réalisé par Alain Cavalier et sorti en 2011. Entre fiction et documentaire, ce film est assurément un objet cinématographique hors-norme, tant au niveau de la réalisation que de la manière d’aborder son sujet. Filmé à huis clos, il met principalement en scène deux personnages, le président, joué par Alain Cavalier, et le premier ministre qu’il vient de nommer, interprété par Vincent Lindon. Evoquant le monde politique, ce film nous montre dans un cadre intimiste le dialogue entre deux représentants de l’Etat, leur programme, leur volonté de réforme et ce qui les opposent. Mais c’est aussi un film sur un film en train de se faire, sur des acteurs qui endossent un rôle et portent des costumes, et sur la relation qui unit le réalisateur à son acteur principal. Basculant constamment entre réalité et fiction, c’est avant tout une histoire de dialogue, entre un président et son premier ministre, un cinéaste et un acteur, un père et son fils.

Un film entre documentaire et fiction

artoff4916Pater est un film réalisé à la première personne, né de la rencontre entre Alain Cavalier et Vincent Lindon. Il parle de deux personnes qui jouent leurs propres rôles : un réalisateur et un acteur. Puis on décide que l’un jouera le président et l’autre le premier ministre. Le premier a besoin du second, ancien chef d’entreprise, pour corriger les inégalités et faire passer une loi sur le salaire maximal. S’ensuivent de nombreuses discussions, réunions, ou déjeuners rythmant le film. Mais que ce soit au moment où Cavalier annonce qu’il choisit Lindon comme premier ministre, ou bien quand ce dernier pousse une de ses colères noires après avoir croisé son propriétaire, on ne sait plus qui on a en face de soi. Est-ce le président qui prononce la phrase «Il est chaleureux, un peu impulsif, robuste, terriblement sympathique. On l’aimera.» à propos de son premier ministre ou bien le cinéaste parlant de son acteur ? De même, les rencontres avec les personnages secondaires, comme le boulanger ou l’ancien joueur de basket devenu garde du corps, on se demande si on est dans le documentaire ou la fiction. Tout est fait pour troubler le spectateur : caméra au milieu du champ, répétition d’une même scène sous un autre angle, dialogue entre un personnage et la caméra. Alain Cavalier croit nous rassurer en disant cette phrase lors d’une scène au milieu de la forêt : «Nous sommes dans la fiction, un peu… enfin, nous on mélange tout».

Un dialogue sur la politique

©LeMonde.fr
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Film politique ? De toute évidence oui. Pater est un film qui se discute, qui se construit sous nos yeux. Ici, pas d’équipe technique, ni de grandes vedettes. Le dialogue est omniprésent chez les deux personnages, qu’ils jouent un rôle ou un autre. Ils annoncent ce qu’ils prévoient de faire, le découvre en même temps que nous. On se trouve dans les coulisses, que ce soit d’une campagne présidentielle ou de la préparation d’un film. Mais ce ne sont pas les coulisses que l’on peut voir dans La Conquête de Xavier Durringer sorti la même année et qui présente à la manière d’un thriller l’ascension au pouvoir d’un Nicolas Sarkozy (un peu trop bien) joué par Denis Podalydès. Ici on ne trouve aucune représentation du pouvoir telle qu’on la voit traditionnellement à l’écran. Seulement deux hommes, autour d’une table et qui se filment chacun leur tour, chez l’un ou chez l’autre, lors de dialogues et d’échanges. La caméra change de main, créant elle aussi un dialogue. Les points de vue s’alternent entre les deux personnages, l’un film l’autre à tour de rôle, jusqu’au fameux contrechamp de la scène finale. La politique est ici décontextualisée, et pourrait-on dire, déshabillée. Dépouillée de tous ses symboles, elle laisse apparaître la thématique omniprésente du film, celle du père. Pater, c’est l’histoire d’un homme qui ne veut pas être comme son père mais qui finit par lui ressembler. C’est l’histoire de deux personnes qui ont une relation de père et fils. Pour Alain Cavalier, cette rencontre est une réunion avec son père, comme il le dit dans sa note d’intention rédigée pendant la préparation du film et disponible sur le site LeMonde.fr : «Je le contemple avec plaisir. J’ai une certitude : c’est mon fils. Je suis son père. J’accepte mon père et moi, enfin réunis».

Pater est un film subtil, opérant un glissement constant entre des acteurs jouant leurs propres rôles et ceux de politiciens en campagne. Mais c’est aussi un film politique qui nous parle de politique, brillamment réalisé. En adoptant volontairement une liberté de tournage totale, Alain Cavalier nous apporte une vision presque enfantine de la politique, mais pleine de malice, et lui redonnant un aspect presque humain.

Guillaume Sergent

Une pensée sur “Pater, la politique mise à nu

  • 5 décembre 2015 à 17 h 55 min
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    Très belle analyse. Bravo. Il faut continuer

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