Paysages humains, le temps d’une halte poétique

Le 03 novembre 2016, au Théâtre de la Renaissance, a eu lieu la première représentation de Paysages Humains, proposée par Chloé Bégou et Léonore Grollemund. Leur compagnie La Colonie Bakakaï déjà programmée la saison dernière avec le spectacle de théâtre musical autour des poèmes de Christophe Tarkos Le sentiment d’une montagne, qui sera également cette saison au NTH8. Une nouvelle fois, les deux artistes tissent des liens entre poésie et musique. Accompagnée des improvisations au violoncelle de Léonore Grollemund, Chloé Bégou met cette fois-ci en scène et surtout en voix des textes de la grande figure littéraire turque Nazim Hikmet (1901-1963), de l’auteur israélien Etgard Keret et de trois grandes poétesses arméniennes : Victoria Krikorian, Marinè Pétrossia, Arpi Voskanian.

© DR
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La formation d’une petite communauté poétique autour d’une belle expérience de spectateur

En cette soirée de première, les spectateurs de Paysages Humains avaient le plaisir, en entrant dans le hall du Théâtre de la Renaissance d’assister au lever de rideau proposé le Centre musical et Artistique de St Genis Laval. Les élèves comédiens et musiciens d’Isabelle Paquet avaient travaillé sur le répertoire du spectacle de Chloé Bégou et découvert ces figures importantes de la poésie contemporaine qui sont malheureusement peu visibles sur les scènes françaises. Ils proposaient au public une lecture de sept poèmes accompagnés à la flute et à la guitare. Cette belle surprise cueille les spectateurs dès leur entrée au théâtre et façonne la belle écoute qu’on retrouvera quelques minutes plus tard dans la salle de spectacle. Les amateurs de poésie, de cultures turque et arménienne ou les simples curieux semblaient savourer chaque vers du spectacle. Dans la salle plane une atmosphère très particulière propre à ce type de spectacles intimistes, où chacun se laisse toucher à sa manière par ces écritures très sensibles. Chloé Bégou et Léonore Grollemund proposent au spectateur un véritable espace de rêverie, un moment où les aiguilles du temps semblent avoir volé en éclat.

© Henri Granjean
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La finesse du travail scénique

Les paroles de ces trois poètes sont tout particulièrement bien portées, tout d’abord par la comédienne Chloé Bégou. La délicatesse de ses gestes et la sobriété de la mise en scène révèle un travail de mise en voix plein de finesse. Tantôt derrière un micro, parfois simplement assise avec sa voix sur la petite estrade de fond de scène (seul élément de décor avec le tapis sur lequel la violoncelliste est installée), Chloé Bégou donne à chaque texte une énergie très particulière qui retient l’écoute du spectateur et le fait voyager à travers différentes sensibilités. Les quelques regards échangés avec Léonore Grollemund sont particulièrement touchants. Les très riches improvisations de la violoncelliste, inspirées des rythmes et musiques grecques, tziganes, turques et orientales ouvrent un bel imaginaire. Ces improvisations s’appuient sur une grande connaissance de ce répertoire qui se ressent dans l’interprétation. La présence sur scène de la musicienne est tout aussi délicieuse que son travail sur le son, l’élan et la lenteur de ses gestes donnent un rythme particulier au spectacle. Lorsqu’elle détache doucement l’archet des cordes de l’instrument, c’est l’aiguille d’une horloge qui suspend sa course, pour reprendre l’image qui traverse toute la nouvelle d’Etgar Keret Berceuse pour le temps. Les dernières notes raisonnent avec un véritable écho dans l’écoute des spectateurs qui laissent passer un court moment de dégustation avant d’applaudir longuement les deux artistes. On ne peut que saluer le travail de Stéphane Fraissine à la lumière : d’une grande douceur. Les ombres ravalent les mots et les silhouettes et donne à chaque poème une couleur très différente.

Le tout participe d’un travail sur le rythme très complet, les artistes ne se complaisent pas dans la langueur ou l’évanescence d’une langue poétique mais mettent bien en valeur tous les reliefs, les élans, et la force de ces paroles révoltées, en quête de libertés et d’affranchissement.

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Du politique à l’intime

Le choix de ces artistes : deux hommes et trois femmes, figures littéraires majeures et particulièrement reconnues en Turquie, en Israël et en Arménie est tout à fait remarquable. L’horizon s’ouvre sur des langues et des sensibilités trop peu présentes sur les scènes françaises et prend un véritable sens lorsque l’on connaît un peu l’histoire, l’actualité et les problématiques qui agitent ces territoires. Si certains textes, comme celui de Nazim Hikmet sont un plus compliqués à situer dans l’histoire de la Turquie que le grand public connaît peut-être finalement assez peu, Léonore Grollemund et Chloé Bégou rappellent très simplement au début du spectacle le contexte dans lequel ce texte est écrit et ce à quoi il fait référence. Cela n’empêche nullement de jouir de la plume et des images du poète. Chloé Bégou et Léonore Grollemund font également une belle place aux femmes sur scène. Alors que le premier texte de l’écrivain turc raconte « les femmes de chez nous », les vers des hommes s’éclipsent au fil du spectacle pour laisser la place aux poétesses, aux femmes dont on ne parle pas à la troisième personne mais qui disent « je », à des femmes qui se cherchent dans les images et les obligations qu’on projette sur elles, à des sensibilités qui vivent la poésie comme une liberté. Tandis qu’on commence par voir la femme perdue dans les « paysages humains », on termine le texte en plein cœur de ses sensations, de ses désirs, de ses espoirs, de sa solitude.

© Bertrand Gaudillère
© Henri Grangean

Il est parfois difficile de retrouver dans l’agitation du quotidien urbain ces moments où le temps vous berce et d’entendre des paroles singulières auxquelles on ne laisse pas toujours beaucoup de place. La colonie Bakakaï, à l’écoute de ce qui se passe dans le monde et de l’histoire, travaille à nous aménager cet espace de rêverie intense ; il n’est donc que trop conseillé d’en profiter.

Malvina Migné

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