Dans la peau de Cyrano les complexés apprennent le courage !

Du 5 au 28 juillet 2019, dans le cadre du festival Off d’Avignon, la compagnie Qui va piano présente le spectacle Dans la peau de Cyrano au théâtre des Corps Saints à 18h30 les jours pairs. Ce seul en scène porté et écrit par Nicolas Devort nous explique comment une œuvre littéraire peut aider des adolescents grâce à son universalité.

Une performance incroyable !

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© Olivier Dentier

Nicolas Devort interprète sept personnages sans costume, sans masque, sans marionnette, sans maquillage particulier, son corps suffit ! Dans un costume noir aussi simple et sobre que possible, il parvient à donner vie à une galerie de personnages grâce à ses mimiques, sa gestuelle et sa voix. Colin est bègue et voûté, signe de son manque de confiance, Maxence est gay et parle d’une voix très stricte et se tient très droit, Adélaïde est la jolie fille populaire un peu maniérée, Benoît est le comique, avec un visage d’imbécile heureux mais gentil, Gayle c’est le kéké, le garçon populaire vantard qui sort avec la jolie Adélaïde. Dans ce monde d’enfants, deux adultes émergent, la psychologue du collège, vissée sur sa chaise, et aussi incompétente que croyant tout savoir sur tout et le professeur de Français et de Théâtre, toujours bienveillant qui a la vraie voix du comédien et se comporte normalement, sans tique de langage ou physique particulier. Par cette posture « normale », on comprend que Nicolas Devort se place lui-même dans la peau du pédagogue qui informe le jeune public, mais aussi les adultes, sur les problèmes liés à la différence. La force de ce spectacle est qu’au lieu de les stigmatiser, il parvient à nous montrer comment ces différences, a priori handicapantes, peuvent devenir une force et permettre de faire des rencontres déterminantes. Ce seul en scène est une vraie leçon de vie pour tout enfant manquant de confiance en lui. L’introduction de Cyrano de Bergerac dans le texte est bien amenée puisqu’il s’agit de la pièce que les élèves doivent monter.

Où est Cyrano ?

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© Olivier Dentier

Le bègue Colin est évidemment le personnage principal de l’histoire. Comme Cyrano à cause de son nez difforme, Colin se trouve sans charme à cause de son handicap. Il est lui aussi amoureux de la plus belle fille, Adélaïde, qui est amoureuse d’un idiot, Gayle. Le trio Cyrano, Roxane et Christian est recréé avec Colin, Adélaïde et Gayle. Tout ce petit groupe se retrouve au cours de théâtre et un peu à la façon de M. Keating dans Le Cercle des Poètes disparus, le professeur tente, par des exercices ludiques, d’aider ses élèves à s’approprier non pas la poésie mais l’essence même du texte d’Edmond Rostand. Dans la peau de Cyrano propose d’ailleurs de nombreuses scènes similaires à celles du film de Peter Weir comme le fait de marcher à l’allure et de la manière qu’ils le souhaitent dans la salle de classe. Mais l’un des tournants de l’histoire du jeune Colin dans l’acceptation de lui-même est la même scène qui fera prendre conscience à Todd Andersen, interprété par Ethan Hawke, qu’il n’est pas si insignifiant ni si incapable qu’il le croit. Dans les deux scènes, le professeur demande à son élève qui ne veut pas se plier à l’exercice collectif de fermer les yeux et le pousse à dire ce qu’il pense. Pour Colin qui parlera des papillons, c’est la consécration involontaire. Sans s’en rendre compte, il vient de gagner l’estime de son professeur, de ses camarades et a réussi à attirer le regard de celle qu’il aime, comme Cyrano qui impressionne Roxane par son combat à un contre cent et lors de sa tirade du nez. C’est d’ailleurs lors de ce que l’on pourrait nommer « la tirade du bègue » que Colin gagne définitivement l’admiration d’Adélaïde. Nicolas Devort a imaginé Colin se moquant lui-même de son bégaiement devant Gayle qui ne sait pas quoi répliquer. Gayle aura une deuxième fois le souffle coupé lorsqu’Adélaïde se rendra compte qu’il a utilisé une chanson qu’il a volée à Colin pour lui faire un cadeau. Comme dans Cyrano de Bergerac, l’idiot utilise les mots d’un autre pour charmer celle qu’il aime et si le voile se lève au moment de la mort de Cyrano, Colin lui aura la chance de vivre pleinement son amour…

Le lien entre Colin et Cyrano est admirablement mené et efficace du début à la fin. Les puristes d’Edmond Rostand seront peut-être déçus car seuls quelques extraits de la tirade du nez ou de la scène du balcon sont cités dans la pièce. Mais l’intérêt n’était pas de montrer comment des enfants parviennent à jouer Cyrano mais bien d’expliquer comment le mythe littéraire qu’est devenu Cyrano peut inspirer de jeunes adolescents. Si le texte de Cyrano n’est pas joué, ni dit, il est cependant analysé lors des séances de lecture entre Maxence et Colin qui plutôt que de lire le texte débattent du propos du livre et du personnage de Cyrano. On comprend alors la force que peut avoir ce texte sur des adolescents et la beauté de Dans la peau de Cyrano réside dans sa capacité à prouver qu’aujourd’hui encore, une œuvre littéraire peut servir de modèle et inspirer les plus jeunes…

Sans reprendre ni réécrire le texte de Cyrano de Bergerac, Nicolas Devort réussit à rendre hommage à la force de la pièce d’Edmond Rostand et à faire comprendre aux plus jeunes que la différence peut aussi être une force qu’il faut cultiver !

Jérémy Engler

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