Pelléas et Melisande, une invitation aux rêves ?

Pour l’ouverture du festival In d’Avignon, Julie Duclos présente sa nouvelle création Pelléas et Melisande, d’après la pièce de Maurice Maeterlinck – auteur reconnu pour son esthétique symboliste – à la FabricA, du 5 au 10 juillet 2019 à 18h. Alors que la metteure en scène s’était davantage consacrée à des textes contemporains, avec notamment MayDay de Dorothée Zumstein, ou à des écritures de plateau, elle s’essaie aujourd’hui à la mise en scène d’une œuvre riche en symboles et en métaphores. Défi réussi ?

Symboles et imaginaire

Si l’on se plonge dans la lecture de l’œuvre de l’écrivain belge, c’est avec beaucoup d’évidence que l’on découvre l’importance des symboles, des métaphores, qui se filent à travers tout le récit et en forme la chair. L’action est simple, elle présente un trio amoureux entre le prince Golaud, Melisande et Pelléas, demi-frère du prince. Après avoir rencontré Melisande dans une forêt – motif littéraire déjà riche en symboles – Golaud en tombe amoureux, mais il est trompé lorsque Melisande rencontre Pelléas, un homme rêveur et tendre.
Les lieux sont nombreux : une forêt, un château, une grotte ; surtout les évocations d’images sont omniprésentes à travers les différents dialogues. Dès lors, comment mettre en scène l’écriture de Maeterlinck ? Julie Duclos choisit d’une part la simplicité, une maison avec un étage, seulement quelques pièces très sobrement meublées, un sol fait de gravas, et parfois seulement un écran, ou une toile, devant laquelle les acteurs s’adressent, face public. D’autre part elle choisit non pas de représenter les symboles évoqués dans le texte, mais de les suggérer au public. La scène relativement célèbre de l’éloge de la chevelure de Melisande par Pelléas, ne fait pas l’objet d’une représentation concrète de cette image par une perruque volontairement très longue, mais elle est proposée, par un jeu de lumière subtil, et par des déplacements d’acteurs soignés et intelligents. En proposant cette lecture plus mesurée du symbole, le spectateur est d’autant plus libre de créer son propre réseau symbolique, d’imaginer, de rêver.  Julie Duclos s’adresse à des spectateurs conscients et actifs, développant ainsi son propre onirisme, qui se veut éclairé et éclairant.

© Christophe Raynaud de Lage

Un onirisme éclairé

Pelléas et Melisande est une œuvre qui n’échappe pas à la règle des classiques littéraires atemporels et éclairants pour une société postérieure. Cette traversée du temps n’est possible que par le génie d’un artiste qui sait donner au public des échos contemporains. Vidée de nombreux repères chronologiques, l’œuvre de Maeterlinck permet d’autant plus ce décrochage temporel. La seule présence de l’épée pourrait paraître anachronique, le château n’étant plus qu’une simple maison bourgeoise.
Quel éclairage propose donc cette mise en scène ? Elle illustre avec mesure, l’incapacité que nous pouvons avoir à rêver. Golaud est celui qui est trompé parce qu’il ne sait pas regarder. Ses nombreuses questions rationnelles pour découvrir qui est cette étrangère, Melisande, en témoignent, les nombreux et longs silences que propose Julie Duclos en réponse à ces questions, aussi. Golaud est également celui qui possède un titre, des richesses – comme la bague qui sera volontairement perdue par la fiancée – mais qui ne sait pas donner de l’amour. Il est l’aveugle, comme il le dit lui-même, qui cherche en vain la vérité. Seule la voix de l’enfant s’élève comme guide, comme un appel à l’écoute d’une conscience qui, peut-être parce qu’elle est encore trop naïve, sait encore rêver.

© Christophe Raynaud de Lage

Pelléas sait aussi regarder la beauté, incarnée par les images de la nature ou le corps de Melisande. Le spectateur peut admirer ces corps, par un éclairage tamisé, qui suggère et témoigne de la difficulté de voir cet amour, cette beauté. Tout le sens poétique est ainsi conservé, ce n’est que par l’imaginaire du spectateur qu’il peut être dévoilé.

Pelléas et Melisande sont ceux qui osent prendre de la hauteur, rêver et aimer. La jeune metteure en scène Julie Duclos nous invite à prendre cette hauteur, à prendre le temps de contempler un jeu de lumière, un geste, et à tendre l’oreille sur une parole, parfois simple, « Je ne suis pas heureuse. » Celui qui rêve sait regarder le monde, il sait lui donner un sens. Cette création pose une question essentielle : Avons-nous perdu notre goût de la poésie, et notre capacité à rêver ?

Marie Robillard

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