Pendiente de voto : un public qui brûle pour un nouveau théâtre

Dans le cadre du Festival Sens Interdit organisé à Lyon du 23 au 30 octobre 2013, se jouait la pièce participative Pendiente de Voto de Roger Bernat à l’Amphi-Opéra de Lyon les 28 et 29 octobre.

Une élection au théâtre

En voulant recréer un processus d’élection la pièce devient un simulacre de la démocratie : « L’élection de type « référendum » est notre façon contemporaine de visualiser la démocratie et en même temps, elle est la plus simple d’exprimer notre opinion, c’est un binôme de réponses : oui ou non ! Pour moi, le fait que nous ayons cette vision de l’expression de la démocratie est symptomatique d’une formalisation qui est extrêmement réductrice ; d’ailleurs, au-delà du référendum, l’élection entre deux partis relève également du oui ou non.[…] Je me demandais donc si ceci était enrichissant ou appauvrissant dans nos façons de concevoir la démocratie. »
La réponse à cette question, c’est au spectateur de la trouver dans son interaction avec le processus d’élection mis en place dans la salle. La pièce amène le spectateur à faire des choix et à participer au bon déroulement de la représentation en le questionnant sur la formalisation de ce système.

Un public qui « brûle »

© Blenda
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Comme dans le Théâtre Forum d’Augusto Boal, le dramaturge catalan donne une grande importance au public. La différence fondamentale est que dans le Théâtre Forum, les acteurs préparent des fables ou textes – sur le thème de l’oppression ou sur des sujets problématiques – qu’ils lisent à des spectateurs souffrant de ces problèmes pour ensuite leur proposer de rejouer cette fable en les faisant intervenir directement dans son déroulement. Roger Bernat ne propose pas de rejouer une scénette mais bien d’en créer une.
La force de son théâtre est là, il n’imite pas le réel, il l’introduit dans son théâtre et le fait vivre : « C’est un spectacle qui marche seulement dans notre tête et pourtant de l’énergie se dégage du public et la salle « brûle ». Ce qui est intéressant dans Pendiente de voto, c’est que le spectacle commence dans le silence et trente secondes plus tard, le public commence à parler dans tous les sens et le silence ne revient jamais. Le public perd le contrôle et pour nous, c’est là que le spectacle marche lorsqu’il perd sa formalisation, sort de l’ordre du théâtre et part dans un sens qui devient incontrôlable. »
Son théâtre s’embrase et vit, devenant ainsi un microcosme de la réalité puisqu’il parvient à réunir les « spect-acteurs » au sein de « communautés » qui prennent des décisions pour, a priori, faire avancer les choses…. Mais le théâtre a-t-il ce pouvoir ?

Une analyse des mentalités

© Blenda
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Roger Bernat pense que non. Son théâtre n’a pas pour but de changer les choses, seulement d’en rendre certaines visibles et de faire prendre conscience au spectateur de ce qui se passe autour de lui. Il espère que sa pièce pourra avoir une influence positive sur le spectateur mais aussi sur le reste du monde. Les résultats des élections qui ont lieu chaque soir sont publiés sur internet pour permettre au public de revoir ses réponses et de s’interroger sur celles-ci, qui pourraient aussi être considérées comme une immense base de données, que le dramaturge catalan adorerait voir exploitée par « quelqu’un [qui aurait] envie de s’interroger sur le nombre d’hommes et de femmes qui vont au théâtre ou sur l’opinion des gens selon les genres. Ca me plairait beaucoup que la pièce puisse être dépassée et réutilisée. C’est quelque chose que je trouve très intéressant, nous n’utilisons ces données que dans le temps de la pièce, nous ne les utilisons pas de manière diachronique. Si quelqu’un le faisait alors le théâtre ne fonctionnerait plus seulement dans la temporalité même de la pièce. »
Le théâtre deviendrait donc intemporel car sortant du temps propre à la pièce. Il ne serait alors plus une simple représentation du réel ou une création de réalité mais deviendrait la base d’une analyse du réel. En offrant ses résultats à une possible analyse statistique, il dépasse le cadre de la scène. Le théâtre n’est plus un simple divertissement ou un instrument de satire mais devient un réel outil révélateur des mentalités.
Roger Bernat, en voulant donner vie au réel dans son théâtre, le crée et chaque soir, le public lui donne une âme différente. À votre tour maintenant de vous prendre au jeu en faisant vivre ce théâtre !

Jérémy Engler


[1]    Dans La Poétique, Aristote définit le théâtre comme étant une imitation du réel (mimésis) et cette idée sert de base pour le théâtre classique.
[2]    Un théâtre participatif.

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