Perceval le Gallois, et si un conte médiéval « noir » pouvait être drôle…

Du 15 au 27 avril, Christian Schiaretti avec la complicité de Julie Brochen met en scène Perceval le Gallois de Jacques Roubaud et Florence Delay au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, avant que la pièce ne soit jouée au Théâtre National de Strasbourg du 6 au 24 mai. Cette aventure d’un chevalier du roi Arthur appartient au cycle théâtral Le Graal-Théâtre, œuvre de 800 pages qui comprend 10 pièces.

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La genèse d’un cycle théâtral colossal

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© Michel Cavalca

Mettre en scène ce cycle est un incroyable défi théâtral. Imaginez 10 pièces de 2-3h chacune qui seraient jouées les unes à la suite des autres. Ce serait incroyable ! Telle était l’ambition du directeur du TNP, Christian Schiaretti, qui avait lancé un appel à projet à de nombreux théâtres français pour l’aider financièrement et artistiquement dans cette entreprise.
Au-delà de l’aspect financier, Christian Schiaretti voulait s’associer à d’autres metteurs en scène afin que chacun puisse monter une pièce. Ainsi, ce cycle n’aurait pas été celui d’un seul homme mais d’une multitude de voix permettant de rendre hommage à Jacques Roubaud et Florene Delay qui ont cosigné le texte de la pièce sans dire quels passages avait écrit l’un ou l’autre. Par ce procédé, ces deux auteurs contemporains rendaient hommage aux « scribes » médiévaux, anonymes pour la plupart, qui ont crée ce que les médiévistes appellent la « Matière de Bretagne », à savoir tous les manuscrits sur le roi Arthur et ses chevaliers de la Table Ronde.
Initié en France par Chrétien de Troyes au XIIe siècle, puis poursuivi par de nombreux continuateurs, la mythologie arthurienne s’est développée en passant de mains en mains, seulement les œuvres entre elles ne se faisaient pas forcément suite, chacun modifiant à souhait la version des précédents. Il faut dire qu’à l’époque, les droits d’auteurs n’étaient pas aussi scrupuleusement respectés qu’aujourd’hui. Aussi, il faut attendre le Lancelot Graal, œuvre collective et anonyme, dont le plus vieux manuscrit date du XIIIe siècle et le plus récent du XVe siècle, pour voir émerger un projet d’anthologie.
Jacques Roubaud et Florence Delay, dans les années 70, ont donc décidé d’imiter ces scribes en créant eux aussi leur cycle du Graal, mais au théâtre. Tout comme leurs ancêtres médiévaux, ce projet s’est étalé sur de nombreuses années – pas des siècles heureusement – puisqu’en 1977 seules sont publiées les pièces III (Gauvain et le Chevalier vert), IV (Perceval le Gallois), V (Lancelot du Lac) et VI (L’enlèvement de Guenièvre) qui évoquent essentiellement les aventures des chevaliers d’Arthur. En 1984, ils publient les deux premières pièces de la décalogie, Joseph d’Arimathie et Merlin  l’enchanteur, qui racontent la genèse du cycle, la première rappelant le lien avec la chrétienté puisque Joseph d’Arimathie est celui qui a recueilli le sang du Christ dans le Graal et la seconde nous expliquant,  à travers le personnage de Merlin, comment la Table Ronde s’est créée. Enfin, c’est en 2005, qu’est publiée l’intégrale du cycle avec l’ajout des quatre dernières pièces, Morgane contre Guenièvre, Fin des temps aventureux, Galaad ou la quête, la Tragédie du Roi Arthur qui concluent le cycle par la découverte du Graal, la fin de la chevalerie et la mort d’Arthur et du Royaume de Logres.
Comme dit précédemment, Christian Schiaretti espérait que dix metteurs en scène pourraient s’attaquer à ses pièces mais la réalité fut toute autre, faute de budget, de temps ou d’envie, peu de théâtres répondirent à l’appel et seul le Théâtre National de Strasbourg, alors dirigée par Julie Brochen, accepta l’invitation faisant de cette aventure un projet à deux voix, masculines et féminines, comme l’ont fait Jacques Roubaud et Florence Delay.

« Parler trop nuit ! » Yvain à Perceval

Perceval le Gallois, pièce centrale du cycle car la plus noire

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© Michel Cavalca

Perceval le Gallois est donc à la 4ème place du cycle et avec Lancelot du lac, la suivante, elles sont à la charnière du Graal Théâtre car centrales et fondamentales pour la compréhension du cycle. Comme nous le disions, Joseph d’Arimathie introduit la thématique de Graal mais on n’en parle presque plus avec les autres pièces et c’est dans Perceval que resurgit le Graal puisque Perceval était le chevalier destiné à le trouver. Il est surtout le premier à le voir dans le château du roi Pêcheur aux côtés de la lance dont le sang coule sans interruption. Bien que « se merveillant » devant tout ceci, Perceval n’ose pas poser de questions et ce sera là son drame. En ne posant pas de questions, il condamne la cour du roi Pêcheur au malheur et se condamne lui-même à passer à côté de son destin, car même s’il aide Galaad à trouver le Graal, ce ne sera pas lui qui le rapportera à Arthur. D’ailleurs, la fin de la pièce annonce l’arrivée de Galaad en tant que sauveur du Graal. Et pourtant trouver le Graal sonnera le glas pour le royaume de Logres puisqu’après sa découverte, intervient la Tragédie du roi Arthur qui conclut le cycle par une guerre fratricide entre chevaliers. Perceval le Gallois est donc la pièce qui replace la quête du Graal au centre du cycle en montrant un personnage qui le rate de peu et en annonçant celui qui le trouvera. Cette pièce est la première a traité de l’échec, c’est pourquoi elle est considérée comme la plus noire et comme « prophétique » de la chute des chevaliers, malgré l’apparition de Lancelot, considéré comme le meilleur des chevaliers et qui à cause de son amour pour Guenièvre perdra sa pureté et ratera lui aussi son destin, laissant le soin à son fils d’accomplir la quête du Graal.

« Galaad a raté son entrée. […] Il était trop tôt pour lui […] il reste encore de nombreuses aventures à raconter » Blaise

Un conte initiatique particulièrement drôle :

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© Michel Cavalca

Cette pièce est celle du cycle qui est la plus fidèle au roman courtois de Chrétien de Troyes, Le conte du Graal, respectant la chronologie des épisodes et ne faisant que très rarement intervenir d’autres sources. Cette idée de « conte » est reprise dans l’œuvre théâtrale avec le personnage de Blaise qui a reçu des mains de Merlin un livre dans lequel est inscrit tout ce qui va advenir au Royaume d’Arthur. Blaise se déplace toujours avec son livre à la main et raconte l’histoire, il fait les transitions entre les tableaux, entre les pièces et raconte certaines aventures avec une désinvolture et un détachement tel qu’il parvient à nous faire rire avec ses récits, chose peu commune au théâtre !

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© Michel Cavalca

Il n’a pas d’autre rôle dans la pièce sinon celui d’introduire le personnage de Perceval dans sa quête qui tout comme Blaise, lui aussi est porteur de comique avec sa voix. Au début de la pièce, son statut d’ignorant et « d’enfant sauvage », car non éduqué selon les coutumes de la cour, passe par une tonalité de voix idiote et une absence de vêtement. Il ne porte qu’une culotte, dans un piteux état, faisant de lui un espèce de Tarzan, ce qui colle mal à l’image d’un chevalier. Puis lorsqu’il rencontrera Yvain qui fera son éducation, il sera nommé chevalier à la manière d’Highlander. La pièce est pleine de références cinématographiques, mais n’y cherchez pas du Rohmer[1] car à part les décors en carton pâte – qui ne sont pas vraiment inspirés du film d’ailleurs – rien n’y est comparable.

Ces décors justement sont eux aussi porteurs de comique lorsque Perceval doit se battre contre les pièces du grand échiquier du « chastel mortel » et que les tours sont représentées par l’un des gratte-ciel emblématique de Villeurbanne paraissant très anachroniques tout comme la musique de jeu vidéo qui accompagne la partie durant laquelle Perceval, passé d’enfant sauvage à chevalier, perdra sa pureté… Le comique intervient toujours à des moments clés sans qu’on l’attende comme avec l’histoire d’amour entre le lion d’Yvain, découvert dans la pièce précédente Gauvain et le chevalier vert, et la jument de Perceval…

Pour boucler la boucle de ce cycle, il ne reste plus qu’à saluer la performance des acteurs des troupes du TNP et du TNS qui bien qu’interprétant différents personnages pour la plupart, restent particulièrement convaincants. Notamment, Fred Cacheux qui joue Blaise et qui récite plusieurs vers de Chrétien de Troyes en Ancien Français avant de les traduire en octosyllabe – le mètre médiéval –  réalisant ainsi une vraie performance de diction médiévale.

 Jérémy Engler


[1] Perceval le Gallois, film de Eric Rohmer avec Fabrice Lucchini dans le rôle titre

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