Une performance absurde qui réjouit le public lyonnais au vélodrome du Parc de la Tête d’Or

Jeudi 29 septembre 2016 à 18h, a eu lieu la performance de l’artiste flamand Jan Fabre : Une tentative de ne pas battre le record du monde de l’heure d’Eddy Merckx à Mexico en 1972 (ou comment rester un nain au pays des géants) dans le cadre de son exposition au MAC de Lyon Stigmata – Actions & Performances 1976-2016.

Un artiste aussi sulfureux que révoltant

Quiconque se confronte au travail de Jan Fabre est d’accord pour dire que c’est un véritable personnage. Avec lui, les limites sont faites pour être dépassées. Jan Fabre est un artiste polémique, un artiste qui révolte, un artiste qui fait parler. Pour cet homme qui ne dort jamais, les idées fusent sans cesse et le poussent à aller toujours plus loin dans ses performances.

Le belge a plusieurs cordes à son arc, il est à la fois performeur, dessinateur, sculpteur, metteur en scène, chorégraphe ou encore réalisateur. En 2015, Jan Fabre propose son spectacle MOUNT OLYMPUS, To Glorify The Cult of Tragedy, a 24-hour Performance, un show étonnant qui dure, comme son nom l’indique, vingt-quatre heures. Outre cette actualité récente, Fabre fait régulièrement couler de l’encre depuis 1976, année de ses premières performances. C’est d’ailleurs précisément l’objet de l’exposition du Musée d’art contemporain de Lyon qui retrace ses quarante dernières années de création, mêlant photographies, vidéos et accessoires utilisés ou produits durant ses actions et performances. En repérage à Lyon quelques mois avant l’ouverture de l’exposition, l’artiste a un coup de cœur pour le vélodrome du Parc de la Tête d’or. Tout de suite, l’idée de sa performance prend forme.

Un échec annoncé et assumé

Jan Fabre baptise sa performance Une tentative de ne pas battre le record du monde de l’heure d’Eddy Merckx à Mexico en 1972 (ou comment rester un nain au pays des géants). Rien qu’avec le titre, l’artiste amène déjà les problématiques d’échec et de réussite. Pour lui, cette performance consiste à mettre en évidence la beauté de l’échec… Mais n’est-ce pas une réussite que d’avoir échoué après l’annonce d’un tel titre ?

Au vélodrome du Parc de la Tête d’Or, Jan Fabre n’est pas venu seul. De grands noms du cyclisme français et international ont été invités à participer, à la fois en qualité de témoins, mais surtout en tant que commentateurs. C’est Daniel Mangeas, voix mythique du Tour de France, qui a pris la place de maitre de cérémonie, interviewant régulièrement Eddy Merckx et Raymond Poulidor. Ses interventions sont traduites par Ruben Van Gucht, un jeune journaliste flamand. Mais ce n’est pas tout puisque le vélodrome accueille également plusieurs centaines de personnes munies de petits drapeaux aux couleurs de la Belgique, de la France, de Lyon et de la Flandre, qui supportent le performeur à chaque tour.

Avant même le début de la performance, Daniel Mangeas pose le décor et parle du record de l’heure d’Eddy Merckx. Ce dernier, ainsi que les autres invités, avoue être venu par curiosité, ne connaissant pas du tout le personnage avant leur première rencontre il y a quelques mois en arrière. À cette occasion, Jan Fabre lui demande de venir voir sa tentative de ne pas battre son record du monde de l’heure, ce à quoi il lui répond : « Mais ça sert à rien ».

Les commentateurs ironisent et semblent aussi impatients que le public de savoir ce qui va se passer. Finalement, c’est vêtu d’un ensemble costard-cravate que Jan Fabre enjambe son vélo Eddy Merckx. C’est parti pour les deux tours de chauffe avant d’entamer l’heure, après le coup de feu tiré. Daniel Mangeas se demande s’il va pouvoir tenir. Tous sont plutôt pessimistes et enchaînent les remarques sur la vitesse, la manière de prendre les courbes et l’attitude du cycliste d’un soir. On se croirait devant une véritable compétition sportive. Tous les éléments sont réunis, si ce n’est la tenue très peu appropriée pour faire du sport de haut niveau. Ce réalisme de la performance sportive ne rend la performance que plus absurde. Chaque personne présente sait que le record ne sera pas battu et que ces tours de piste ne servent qu’à appuyer cet échec annoncé. Après quelques tours, l’heure est au ravitaillement : ce sont d’énormes pièces de viande crue qui sont extraites d’un seau et attrapées au passage par le belge. Il croque dedans avant de les fourrer dans sa poche ou de les déposer sur ses épaules ou sur le cadre de son vélo. Beaucoup comprennent la référence, c’est un clin d’œil au surnom d’Eddy Merckx : « le cannibale ». Au fil des tours, on se rend compte qu’il va y arriver, qu’il va finir et ce malgré le fait qu’il porte désormais plusieurs kilos de viande rouge. L’effort se lit sur son visage, les commentateurs ont laissé tomber l’ironie et ils le félicitent sincèrement. Après cinquante-huit minutes d’effort, la réussite de l’échec est une évidence. C’est tellement une évidence que Jan Fabre, pourtant à bout de souffle, allume une cigarette afin de dégainer toute son arrogance.

Un lancement fracassant de l’exposition Stigmata – Actions & Performances 1976-2016

Cette performance plante le décor et introduit le travail de Jan Fabre aux non-initiés de manière fracassante. À 19h30, tout le monde se dirige au MAC de Lyon pour le vernissage des trois nouvelles expositions. Au troisième étage, on retrouve le même univers dans lequel on s’est plongé durant une heure. Incroyable, mais vrai ; la tenue de l’artiste et son vélo sont déjà exposés. Sur le cartel qui les accompagne, on peut lire le titre de la performance et la date du jour. À peine réalisée, l’ultime performance de cette rétrospective de ces 40 dernières années se retrouve exposée et rentre dans la collection du musée qui compte déjà plusieurs films de l’artiste.

Tout l’univers de Jan Fabre est à découvrir au Musée d’art contemporain de Lyon à travers l’exposition Stigmata – Actions & Performances 1976-2016 jusqu’au 15 janvier 2017.

Laetitia Sordet

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