Perturbations à prévoir avec Tempête de J.M.G Le Clézio

Au départ, le lecteur est troublé par cette écriture limpide, elliptique, flottante comme l’eau de la mer, peut-être même perdu par ce flot de mots écrit sur cette feuille blanche à perte de vue…
Mais le lecteur est de plus en plus hypnotisé par cette mer de mots, qui s’insère de plus en plus dans les sentiments et émotions du lecteur, si bien qu’au bout d’une heure de lecture, ce sont des pages dévorées avec appétit et enthousiasme, comme si le temps s’arrêtait et que les mots entraient dans le cœur de cet homme ou de cette femme.
Tempête, de Jean- Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de Littérature 2008 et auteur du Chercheur d’Or ou  encore de Désert, vous envoûte pour vous faire partager et ressentir des sentiments de souffrance, d’apaisement, de colère, de révolte, d’indignation, de paix, d’allégresse, face à deux histoires différentes et pourtant si ressemblantes, l’une se passant sur l’île d’Udo, dans la mer du Japon, et l’autre dans la capitale française et en Afrique.

Crédits photos U. Montan
Crédits photos U. Montan

« Deux novellas[1] »

Tempête regroupe deux récits : Tempête et Une femme sans identité, appelés par Le Clézio  « novellas ». Ce mot anglais est défini par l’écrivain lui-même comme « une longue nouvelle qui unit les lieux, l’action et le ton[2]. » Entre le roman et la nouvelle, ces deux récits évoquent les sentiments que ressentent les personnages des deux récits.

Trois personnages en quête de vie

Philip Kyo et June, dans la première nouvelle, et Rachel dans Une femme sans identité, nous décrivent leur réalité quotidienne.
Dans la première « novella », Tempête, c’est l’histoire de Philip Kyo, journaliste photographe, que nous décrit le récit. Ce personnage-narrateur revient sur l’île d’Udo après trente ans pour se souvenir de Mary, sa bien-aimée,  noyée dans la vaste mer d’Udo, mais aussi pour revivre. Personnage en proie à des sentiments de tristesse et à une culpabilité importante, Philipp Kyo cherche à retrouver la vie en pensant aux sensations et aux émotions causées par la mer et Mary. C’est d’ailleurs grâce à la mer que ce vieil homme fait la connaissance de June, jeune adolescente de treize ans, avec laquelle il se lie d’amitié. Grâce à June, le vieil homme arrive à redevenir vivant, suite à un traumatisme insurmontable. L’ancien journaliste, libéré de sa souffrance, repart de l’île, tandis que June, à la fin de la nouvelle, souhaite rester avec toutes les autres femmes pêcheuses d’ormeaux. Ainsi, Tempête est « l’histoire d’échange de personnalité[3]. » Alors que Kyo, cynique, devient grâce à June de plus en plus vivant et libéré de sa souffrance, June, elle, devient cynique et devra affronter le monde qui l’entoure.
La deuxième « novella » est bien sûr liée à la première : « J’ai tressailli devant la mer. » Rachel, jeune femme originaire du Ghana, est adoptée dans une famille aisée et vit en France dans la région parisienne. Comme Philip Kyo au bord de la mer, Rachel aime se souvenir de son enfance en Afrique où elle vivait au bord de la mer une vie simple, à Takoradi. Et puis un jour, tout à basculé : Rachel « mourra » d’un coup en apprenant qu’elle n’est pas la véritable fille de sa mère, Madame Badou, qu’elle est née d’un « accident dans une cave. » Ce jour-là, son enfance disparue. Rachel s’occupa alors de celle qu’elle considère comme sa petite sœur, Abigaïl. Ruinés en Afrique, la famille part vive à Kremlin- Bicêtre.  Là, Rachel est délaissée par sa famille. Ses parents adoptifs divorcent, sa sœur Abigaïl s’éloigne d’elle. La « femme sans identité » erre alors dans les rues de Paris, pleine d’amertume, comme un fantôme, sans existence réelle. Après avoir rencontré sa véritable mère, elle finit par devenir assistante maternelle dans un dispensaire en Afrique, à Takoradi. Là-bas, elle finit son enquête sur ses origines et commence une nouvelle vie.

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L’écriture, ou la vie[4]

Ces récits, écrits à la première personne, sont polyphoniques : la voix de Philip Kyo et de June donnent à écouter les voix de ces pêcheuses d’ormeaux âgées de soixante ans et teintées d’optimisme. Mais c’est aussi le chant de la mer que fait entendre l’écriture poétique et limpide, la langue française musicale de l’écrivain Le Clézio. En réalité, c’est la souffrance, la douleur, qui est le véritable sujet de ce texte : c’est-à-dire la vie. Rachel exprime sa douleur face à son absence d’identité : c’est l’existence entière qu’elle recherche. Qui est-elle ? La souffrance de l’abandon est exprimée dans toute son ampleur dans cette deuxième nouvelle. Les personnages expriment leur détresse à travers leur monologue, ce qui les rend vivants. La vie est racontée dans toute son ampleur : la douleur de la perte d’un être cher, Mary, l’horreur de la guerre vécue par Philip Kyo, les souffrances physiques de ces pêcheuses d’ormeaux quand elles sont sur terre et qui s’effacent dans l’eau, leur cris vivants et le cri de la vie qui s’échappe de ces femmes lorsqu’elles sortent la tête de l’eau pour respirer. C’est aussi la vie d’une adolescente qui est racontée ici, c’est-à-dire la difficulté qu’éprouve June à rentrer dans le monde adulte.
Ces histoires peuvent ainsi s’apparenter à des « romans d’apprentissages ». Le Clézio prend appui sur Joseph Conrad, auteur de romans, surtout intéressé par les quêtes initiatiques. C’est ce qui ressort, semble-t-il, de ce texte, vibrant, écrit à la première personne, et offrant le témoignage de personnages souffrants, retrouvant leur équilibre près de la mer de leurs origines.

Le nouveau livre de Le Clézio continue de traiter des thèmes chers à l’auteur : mer, amour, vie, enfance, récit initiatique. Ces deux histoires, vibrantes, polyphoniques, elliptiques et envoûtantes vous feront éprouver diverses émotions : la tempête de mots s’insérera dans le cœur du lecteur, jusqu’à rester inoubliable.

Yoniris Lafleur


[1] Sous-titre de Tempête.
[2] Définition tirée de J.M.G.L.C. Dans l’édition de référence NRF, Gallimard, 2014.
[3] Expression de J.M.G. L. C. dans l’émission de France info consacrée à Tempête, « Jean-Marie Le Clezio répond à Thierry Fiorile » (version intégrale) , source : http://www.franceinfo.fr/emission/le-choix-culture/2013-2014/tempete-deux-novellas-de-jean-marie-le-clezio-03-28-2014-10-25
[4] Clin d’oeil au roman à la première personne de Jorge Semprun, L’écriture ou la vie

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