Le Petit bain, pour les plus jeunes comme pour les plus grands : une aventure si créative entre l’Homme et la matière

Ça mousse aux Ateliers, Théâtre Nouvelle Génération de Lyon, jusqu’au 11 février ; le spectacle est mis en scène par Johanny Bert, ancien directeur du théâtre Fracas de Montluçon, et interprété, en alternance, par Rémy Bénard et Samuel Watts. Difficile de raconter la fable du spectacle – et, surtout, un récit cohérent et structuré serait hors de propos, tant l’ensemble est davantage de l’ordre de la suggestion : nulle illustration, nul mimétisme, davantage des formes et des images créées, développées, grâce auxquelles chacun se fait son propre récit.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Un rapport neuf et libre à la matière

Un univers de mousse. Une vaste structure cubique, grillagée, emplie de mousse, blanche, brillante, vaporeuse. Véritable jeu de construction et terrain d’investigation pour un comédien-danseur, immergé parfois jusqu’au cou, possédant, dans ses gestes et dans la façon de considérer la matière qui lui est présentée, une grande juvénilité : Le petit bain semble être la transposition en grandeur nature et à hauteur d’adulte de l’expérience de l’enfant lors du bain du soir – son expérience sensitive avec la matière mousse, l’imaginaire qu’il est capable de développer par son seul contact avec elle et sa pleine immersion… Un rapport primitif avec l’environnement et le monde qui l’entoure, neuf, sans que ces derniers soient encore intellectualisés, sans que les mots soient venus conceptualiser les choses, et ordonner leurs fonctions et leur sens. Si l’enfant ne sait pas ce qu’est la mousse, s’il ne possède pas la connaissance quasi scientifique de la matière, il est maintenu dans une liberté créatrice totale : la mousse, modelée, divisée, ressoudée, modulable à loisir, est tantôt un animal, compagnon de route ; tantôt nuage volubile et éphémère ; tantôt igloo, tantôt coffre à trésor, ou landau… Toujours, elle se construit et se déconstruit aux désirs de celui qui y évolue, et qui apparaît comme le monarque régnant sur son univers de mousse : principe organisateur, certes, mais, en même temps, en une grande empathie avec la matière, une grande douceur, un amour de ce qu’elle lui permet de créer et de vivre ; un parcours entrepris en communion avec elle, et jamais dans un rapport ascendant, voire brutal, de l’Homme raisonnable à la matière docile. Si cette dernière est anthropomorphisée, si elle devient parfois compagnon ou partenaire de danse, ce n’est pas qu’elle ait accédé à la promotion de l’humanité, mais bien que tous deux travaillent ensemble, en harmonie, à égalité, en toute conscience complice du jeu créé.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Une liberté créatrice – créatrice de nouvelles réalités

C’est sans doute à cet endroit précisément que se révèle le plaisir du spectateur : matière animée, animiste, qui élargit notre rapport conventionnel et symbolique au monde ; la mousse du bain, selon la manière dont on l’appréhende et le lien qu’on noue avec elle, n’est plus l’inertie que le règne de la raison raisonnable et rationaliste de l’homme tend à assoir : elle est signe de vie, signe de création, signe de possibilités de vie. Si le réel nous est à jamais inaccessible, et si nous ne possédons que des images d’une certaine réalité, qu’advient-il si notre perception de ces images se métamorphose ?

« Dès deux ans », indique le programme ; et c’est bien ces si jeunes gens qui se sont pressés aux portes du théâtre, peinant presque à monter les marches qui mènent à la salle, grouillant, attentifs. Pourtant, le questionnement – ici développé en acte, et perçu davantage dans une intuition – est urgent à proposer, certes aux plus jeunes, mais peut-être encore davantage aux plus avertis des publics. Pour les enfants, se confronter à ces images ouvertes et pluri signifiantes est une manière de sauver ou de conforter ce qu’ils portent naturellement en eux, et la manière spontanée dont ils prennent acte du monde.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Pour les plus grands, davantage, c’est la mémoire, essentielle, de la force de notre perception des choses, la manière dont elle gouverne peut-être entièrement notre lecture de l’existence, qui n’existe pas en soi, objective, mais qui réclame sans cesse d’être créée et recréée. C’est une manière de prendre acte de notre liberté créative et d’action, non pas dans l’éternelle et infinie performance de soi-même, mais dans la faculté de donner – ou de rendre ? – vie aux choses. Concevoir ce monde non plus comme une hiérarchie où l’homme se tiendrait au sommet, démiurge créateur, dans une irréductible solitude, mais dans une égalité paisible – ce qui n’exclut pas la passion – avec la matière, dans un rapport sensible à la dimension proprement magique de l’ Être.

 

Chloé Dubost

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