Petit pays, l’histoire d’un paradis perdu

Petit pays sorti en août 2016 (chez Grasset) est le premier roman de Gaël Faye, connu d’abord pour ses talents d’auteur compositeur et interprète. Pour ce premier livre, l’auteur a choisi de puiser dans ses racines puisque l’histoire se déroule à Bujumbura au Burundi, pays qui a vu naître l’écrivain en 1982. Autre point commun avec le protagoniste de l’histoire : l’émigration dans les Yvelines en 1995 suite au génocide rwandais. Gaël partage également avec son personnage Gabriel une mère rwandaise et un père français et presque un prénom – Gaël et Gabriel se répondant en écho. Enfin, le point de vue interne choisi pour la narration ne fait que renforcer l’identification entre auteur, narrateur et personnage. S’inspirer de sa propre vie a été une véritable réussite pour l’auteur. Il a entre autres remporté le prestigieux Prix Goncourt des lycéens en 2016. La rencontre organisée le 2 juin 2017 lors des Assises Internationales du Roman qui aura pour thème « Quand le passé revient : enfances et histoires » sera une occasion en or pour interroger l’auteur sur son rapport avec le personnage, et sur la genèse de son livre.

Une quête identitaire

Petit Pays première de couvertureGabriel est un jeune homme vivant dans les Yvelines qui aime s’enivrer dans les bras de ses conquêtes éphémères pour oublier son mal-être. Ce malaise provient de son enfance au Burundi, de la transition brutale entre le bonheur absolu et le chaos total. Gabriel est en effet un petit garçon privilégié : il est scolarisé à l’école française de Bujumbura (capitale du Burundi), il habite une belle villa où il est servi par des domestiques et n’a qu’une priorité, passer du bon temps avec ses amis et s’empiffrer de mangues dans leur cachette, un vieux Combi Volkswagen. Soudainement, le rêve vire au cauchemar, l’image d’Épinal s’écaille : ses parents se séparent et les disparités ethniques entre Tutsi et Huti s’accentuent surtout après l’assassinat du président fraîchement élu en 1993. Gabriel voit alors son monde idéal s’écrouler brutalement en même temps que son enfance bénie. Il prend conscience de manière abrupte qu’il appartient à un camp, celui des Tutsi.

« La guerre, sans qu’on lui demande se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

Le roman se mue alors en quête identitaire. Pour mettre de l’ordre dans sa vie d’adulte et bâtir son existence sur des bases saines et solides, Gabriel doit revenir aux sources, doit effectuer un voyage dans son pays natal qui ne cesse de l’obséder. Il doit affronter les vieux démons pour surmonter les traumatismes, la violence accumulée. Pour savoir où l’on va, il faut commencer par savoir d’où l’on vient.

Pour soigner ses blessures, rien de plus apaisant que de se remémorer les paysages féériques burundais. La quête identitaire est l’occasion de rendre hommage au Burundi et d’en chanter les beautés, comme le souligne d’emblée le titre hypocoristique Petit pays. Le lecteur est notamment subjugué par la forêt de la Kibéria, la rivière Muha ou charmé par le crépuscule.

Un témoignage bouleversant

A travers le retour sur son passé, le personnage nous dévoile les prémices du génocide rwandais et de la guerre civile burundaise. A mesure qu’un climat de tension s’installe, l’enfance de Gabriel fuit. Le petit garçon est à son insu témoin de violences en tout genre. L’histoire personnelle de Gabriel est révélatrice de la grande Histoire, et narre les moments déterminants qui ont fait basculer le pays dans la guerre et la haine. Tout commence avec l’engagement de son oncle Pacifique aux côtés du Front patriotique rwandais (FPR), et les couvre-feux. Puis suivent des scènes de violences où les deux ethnies Hutu et Tutsi s’affrontent sans merci et finalement on assiste au massacre des Tutsi au Rwanda. Deux scènes sont particulièrement bouleversantes et témoignent de la haine entre les Hutu et Tutsi. La première scène évoque le retour d’Yvonne, la mère de Gabriel, au Rwanda après les massacres. L’histoire individuelle et tragique de cette famille en dit long sur les atrocités perpétrées par les Hutu pendant le génocide du Rwanda. Le lecteur pénètre en même temps qu’Yvonne dans la maison familiale. C’est alors que l’on découvre l’horreur : l’odeur insoutenable des cadavres, les corps pourris. Le moment le plus fort en émotion est celui où Yvonne s’échine en vain à faire disparaître les tâches de sang laissées par les corps sans vie de ses neveux. La deuxième scène relate le moment où Gabriel se retrouve face à un dilemme : immoler un homme pour prouver qu’il est du côté des Tutsi ou se faire lui-même lyncher. Lors de cette scène, la violence est à son comble, les hommes ne se contrôlent plus et poussent Gabriel à commettre le pire.

drapeau du burundi

Une écriture rythmée

Si le roman est un témoignage réussi et pertinent sur l’histoire du génocide rwandais et la guerre civile burundaise, il n’en est pas moins une fiction qui ménage parfaitement le suspens. Plus on avance dans le livre et plus l’auteur distille les signes de la catastrophe, et plus l’on retient son souffle. Les images de chaos sont alors de plus en plus nombreuses.

« Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons. » Les phrases relativement courtes et sans emphase rendent le roman d’autant plus percutant et amènent parfaitement la fin qui est construite sur un ultime retournement de situation, laissant ainsi le lecteur sans voix. On sent donc dans l’écriture la patte de l’écrivain musicien. Certains passages font d’ailleurs penser à des poèmes en prose. Tous les sens du lecteur sont convoqués et l’on est transporté en Afrique.

Petit pays aurait pu porter le même titre que le recueil poétique d’Aimé Césaire Cahier d’un retour au pays natal. Le roman présente à la fois un retour cathartique indispensable vers l’enfance burundaise tout en étant un témoignage poignant des violences entre Tutsi et Hutu. À travers l’histoire personnelle de Gabriel, c’est celle de tout un peuple qui nous est contée. Enfin, le rythme relativement saccadé et les paysages sublimes distillés çà et là font de ce roman un véritable poème et hymne au Burundi. L’écrivain rend ici un très bel hommage à son cher « Petit pays ».

 

Mel Teapot

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