Le Petit Poucet, ange ou démon ?

Du 5 au 26 juillet 2019, la Compagnie Le Cri de l’Armoire, après s’être produite en 2015 et 2016 à La Manufacture avec les spectacles Ulysse nuit gravement à la santé et Paradoxal, revient à Avignon avec Le dernier ogre mais cette fois-ci au 11 Gilgamesh Belleville à 14h45.

L’ogre, victime ou bourreau ?

Le spectacle s’ouvre sur le Slam de l’ogre du Petit Poucet qui évoque sa fin, sa quête désespérée des garçons qui ont contribué à la mort des enfants. Marien Tillet écrit et met en scène le conte de Perrault du point de vue de l’Ogre qui a tout perdu… Il le présente comme un bon père de famille, aimant ses sept filles dont la mort le dévastera. Chaque prise de parole de l’Ogre se fait à l’aide d’un micro suspendu qui rappelle les micros des combats de boxe, rappelant que l’Ogre s’est battu contre sa nature et se bat actuellement pour retrouver ceux à l’origine de la mort de ses filles. Il raconte l’horreur de ce qu’il a vécu, d’une voix grave, parfois inaudible à cause de la démence qui s’empare progressivement de lui. La musique est forte, assourdissante pour montrer sa douleur qui le mènera jusqu’à sa mort. L’Ogre est victime de la malice du Petit Poucet et de sa nature d’ogre mais est-il coupable pour autant ? N’a-t-il pas des circonstances atténuantes, lui, qui averti, a essayé d’empêcher ce massacre ? Le Petit Poucet est-il vraiment un héros ou un profiteur malicieux ? Voici les questions que nous pose le texte de cette pièce, admirablement mis en musique par Mathias Castagné qui utilise plusieurs systèmes de loop pour faire résonner la voix de l’Ogre ou répéter certains sons et les mêler sur scène.
Cette tragédie est accompagnée du dessin à l’eau sur une toile en fond de scène de Samuel Poncet qui petit à petit remplit le voisinage de la petite maison de l’Ogre d’ombres et signes évocateurs de la chute à venir, comme les feuilles des arbres qui deviennent des corps pendus, etc. Le dessin marque l’évolution de la situation de l’Ogre et est de plus en plus noir, comme l’âme de l’Ogre, emplie de vengeance. L’accent est mis sur la tragédie et la culpabilité qui habite ce père de famille mis en regard avec un homme dans l’air du temps si l’on peut dire qui semble n’avoir aucun rapport avec l’histoire…

© JO

L’image du Père

Au départ, le spectacle ne devait contenir que les slams de l’Ogre puis après des tests au plateau, l’équipe a compris qu’il fallait rajouter quelque chose, des moments légers, avec beaucoup d’humour, des moments de pause dans cette horreur. Après le père dévasté après le drame, on passe au père plutôt serein, plein d’entrain pour sa nouvelle vie. Si d’un côté, on suit la déchéance du dernier Ogre, puisqu’il décime sa descendance, de l’autre, on suit la métamorphose enthousiaste d’une famille qui part vivre à la campagne pour un retour à la terre et à la nature. Il s’installe avec ses enfants dans une maison pour cultiver ses propres fruits et légumes afin de devenir auto-suffisant. Il pousse le concept jusqu’au bout en mangeant la poule morte qui pondait des œufs, car il ne faut pas gâcher cet animal, donc plutôt que de l’enterrer, mieux vaut se nourrir avec. Par ses réactions naïves et plutôt pleines de bon sens, ce père de famille dénote considérablement avec l’Ogre.
Dans les deux cas, les deux pères nous paraissent admirables car aimant leurs enfants, et voulant le mieux pour eux, et pourtant… On se demande où il veut en venir avec ce second patriarche… Est-ce que l’autosuffisance est la nouvelle forme « d’ogrerie » ? Les réponses à ces questions arriveront à la fin, faisant de ce texte une réécriture du Petit Poucet avec une véritable réflexion sur notre société et son mode de consommation…

Le Dernier ogre est un spectacle qui change les perspectives, questionne le conte de Perrault autant que notre société et propose de mêler les arts du chant, de la musique, du dessin et du théâtre pour créer une œuvre globale, complète, capable de souligner toute la complexité de l’Ogre pour en faire un personnage bien plus intéressant que dans le conte original.

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *