La Petite Sirène de Yourcenar, petite mais costaude !

Quand Marguerite Yourcenar s’attaque au conte d’Andersen, on goûte à la poésie, au subtil, à la profusion d’images et à la grâce du désespoir et de la fureur. Alors quand les normaliens de Lyon reprennent, à la virgule près, le texte de l’écrivaine du 17 au 20 novembre au théâtre Kantor de l’ENS à 20h30, on navigue dans les mêmes eaux.

Une première expérience réussie pour la troupe moins pour la sirène…

Monté collectivement, ce spectacle est à l’image de son héroïne. À son arrivée sur Terre, elle est anxieuse et gauche car elle découvre l’usage de ses pieds et doit apprendre à se faire comprendre sans parole. La petite troupe ressent la même chose, elle aussi appréhende ses premiers pas sur scène, elle aussi est stressée avant la première, elle aussi a eu des hésitations pendant la création du projet pourtant elle s’en sort très bien avec beaucoup de maitrise.

Mis en scène par Sidonie Fauquenoi, la pièce nous plonge dans le monde sous-marin sans artifice. Ici pas de décor figuratif, les fonds marins sont représentés par une lumière sombre et des voiles autour desquelles voguent les sirènes. Le rideau s’ouvre sur des sirènes en train de jouer, de chanter, de danser et sur une autre en retrait qui semble prisonnière de sa condition, prisonnière de son coquillage. Le tissu qui l’enveloppe est très léger et est un peu plus illuminé que le reste, donnant une impression à la fois de cocon et de prison. Ce sentiment d’entrave protectrice reflète vraiment ce que ressent le personnage de la Petite Sirène du début à la fin. Elle se sait en sécurité au fond des eaux mais se sent enfermée car elle rêve « de partir là-bas » pour reprendre la chanson du célèbre dessin animé de Disney. Ce « là-bas », une fois atteint, devient pour elle une autre prison. Sans voix, incapable de s’exprimer, elle ne parvient pas à retenir le prince de Danemark qui tombe amoureux de la princesse de Norvège, lassé par les facéties de la Petite Sirène. Bien que la surface soit baignée de lumière, la nouvelle femme reste dans l’ombre, parce qu’elle ne sait pas parler, elle reste une « enfant » et n’est jamais réellement envisagée comme une fille à aimer.

Toute la mise en scène et la scénographie pensées par Sirine Majdi-Vichot renforcent les propos de la pièce et réussissent admirablement à se mettre au service du texte. Sans faste, les sirènes nous envoûtent et nous attirent avec elles dans un univers plus complexe qu’il n’y paraît.

© Tristan Guyomar
© Tristan Guyomar

Quand la mer rencontre la terre, les arts sont obligés de se mélanger

La force de ce spectacle repose sur le mélange des arts. Dans l’imaginaire collectif, les sirènes sont associées aux chants envoûtants, il était donc logique d’ajouter des parties chantées dans cette pièce. Les voix s’harmonisent bien, toutes se distinguent et pourtant résonnent en chœur nous emportant avec plaisir dans les abîmes océanes. Les chœurs sont aussi musiciennes, deux violons et un accordéon, accompagnés par un piano, nous interprètent une musique composée spécialement par l’accordéoniste et pianiste Emma Merabet. C’est sans fausse note que le jeu théâtral et la musique virevoltent pour nous offrir une œuvre plus riche qu’il n’y paraît. Si la musique nous fait voyager, elle permet aussi à la Petite Sirène, interprétée par Clémence Flamant, de danser pour son prince une dernière fois, dans un ultime moment de grâce avant la déchéance et la mort… Si l’histoire de la Petite Sirène est évidemment triste, la mise en scène s’autorise quelques moments de légèreté avec les deux nains, joués par Charles Lasry et Hugues Saint-Paul, porteurs de comiques et dont les facéties, si elles font sourire, sont peut-être trop contrôlées pour réellement emporter le public jusqu’au rire franc. La mise en scène prend le parti de faire passer le prince, joué par Valentin Seigneur, et la princesse, incarnée par Andréa Lari, pour des idiots, rendant encore plus incompréhensible le choix du prince et renforçant la compassion pour la sirène. Tous ces arts se mettent au service du texte et nous guident dans un monde incroyablement féérique.

© Tristan Guyomar
© Tristan Guyomar

Pour une première expérience, ce spectacle est vraiment de bonne qualité, alors n’hésitez pas à vous rendre au Théâtre Kantor de l’ENS de Lyon pour découvrir ces jeunes comédien(ne)s, musicien(ne)s !

 

Jérémy Engler

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