Pffhhh… jusqu’où peut-on aller avec du caoutchouc ?

Le 6 septembre 2019 était l’occasion de découvrir un incroyable univers au festival Luaga und Losna à Feldkirch en Autriche avec le travail de Barbara Fuchs qui dirige Odile Foehl, une fille élastique, dans un monde de caoutchouc pour des enfants de 3 ans et plus.

Un univers à créer

© Meyer Originals

Barbara Fuchs et sa compagnie Tanzfuchs aiment travailler à partir de matière, comme ils l’ont fait auparavant avec le plastique, la nourriture, le papier, etc. Leurs travaux ont toujours pour but d’explorer une matière et de voir les possibilités qu’elle offre pour créer un nouveau monde sur scène. Pour ce spectacle nommé Pffhhh, le monde est construit à partir de bouées en caoutchouc et de chambres à air, et Odile Foehl doit évoluer dedans et avec cette matière qui l’entoure. Alors qu’elle s’éveille à un nouveau monde, elle se doit de le modeler, elle le touche, joue avec, multiplie les expériences, comme un enfant découvrant un nouveau jouet et tentant de se l’approprier. Toute la performance repose sur l’élasticité de la danseuse pour faire corps avec ces bouées et chambres à air, recyclées après avoir été récupérées dans des décharges.
Ce spectacle est un hymne à la créativité, il offre le droit de rêver, de construire des choses, de laisser vagabonder notre imagination pour être qui on veut dans ce monde construit par nous-mêmes, la seule limite étant notre imagination… Les enfants aiment se raconter des histoires, jouer avec des objets et leur donner de nouvelles propriétés car la plupart du temps, ils ne connaissent pas leur premier usage. En ce sens, cette performance est un véritable succès puisqu’on peut clairement voir comment l’imagination d’un enfant fonctionne et ces derniers peuvent facilement s’identifier à la danseuse et à ce monde aux infinies possibilités. La preuve de cela, ce sont les enfants eux-mêmes qui nous la fournissent après le spectacle lorsqu’ils sont invités à prendre possession du plateau pour s’approprier les objets sur scène et créer leur propre univers dans une magnifique effervescence, drôle, belle et spontanée. En un sens, ce moment est presque plus intéressant que le spectacle, on ne peut qu’être touché par ces petits bouts de choux laissant exprimer leur créativité.

Une exposition plus qu’une pièce de théâtre

© Meyer Originals

Cette dernière phrase semble être un peu dure au regard du travail fourni par la compagnie mais laissez-nous vous expliquer notre point de vue. À leur entrée sur scène, les enfants apportent de l’air frais, une nouvelle énergie, une spontanéité qui manque au spectacle que nous voyons. Tous les tableaux sont parfaitement exécutés mais malheureusement mal orchestrées, les transitions pour passer de l’un à l’autre sont soit faibles soit inexistantes, ce qui casse la dynamique créée par la première performance. Les transitions se font presque toujours ainsi, le personnage voit un objet ou plusieurs objets dans un coin et décide d’aller les essayer pour voir ce qu’il peut se passer, elle passe du coq à l’âne sans travailler sur la façon de passer d’un élément à un autre. On assiste à une juxtaposition de tableaux sans lien entre eux sinon celui d’être de la même matière… Cette proposition semble plus relevée d’un travail de plasticien, où l’artiste passe d’une création à une autre, c’est pourquoi nous pensons qu’il s’agit plus d’une exposition montrant comment créer un univers à partir d’objets en caoutchouc mais sans la poésie nécessaire pour être une œuvre théâtrale accomplie. La poésie aurait pu se retrouver dans l’histoire de cette petite fille découvrant ce monde caoutchouteux mais il semble manquer quelque chose… peut-être que la musique n’est pas assez présente. En effet, les deux moments où ils semblent véritablement se passer quelque chose, où un dialogue avec le public semble s’installer, c’est quand la musique entre scène. En tant qu’adulte, on parvient finalement à être touché, car la musique devient un stimulant supplémentaire qui favorise notre imagination et notre immersion, à la différence des autres moments, où seul le bruit des objets se dégonflant s’entend. Ces derniers semblent figés, comme s’ils n’étaient là que pour nous montrer ce qu’on peut faire avec ces objets et rien d’autre. Même si ça marche sur un public d’enfants, ça ne nous semble pas suffisant pour un public adulte. Or une bonne pièce pour jeune public doit pouvoir s’adresser à toute la famille et s’il est vrai qu’en tant adulte, on apprécie évidemment la découverte des possibilités qu’offre cette matière, on a plus l’impression d’être au musée et de découvrir le travail d’un plasticien plutôt que celui d’un metteur en scène ou d’un chorégraphe. On voit une princesse, un magicien, un puits, un bateau, des lanternes, des maisons, des scènes de migrants mais on ne voit pas ni lien entre tous ces éléments ni aucune poésie émanée de chaque tableau, ni même l’intérêt de montrer ces scènes sur un plateau théâtral sinon celui de montrer qu’il existe de nombreux moyens de créer à partir d’un même objet. Une fois qu’on a compris le principe, c’est un petit trop redondant et ennuyeux et même si la performance technique est d’un haut niveau et propose quelques réflexions intéressantes, ces réflexions semblent plutôt convenir à un musée qu’à une salle de théâtre.

Cette performance est une bonne introduction pour aider les enfants à comprendre comment fonctionne leur imagination, elle ouvre une fenêtre sur un monde à construire. Si ce spectacle donne l’opportunité d’explorer de nouvelles perspectives artistiques, peut-être qu’ajouter un peu de poésie au travail plastique donnerait plus de sens et nourrirait mieux une histoire sans grande profondeur…

Jérémy Engler­

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