Phèdre, les atermoiements d’une passion

Dans le cadre du festival Off d’Avignon qui se déroule du 7 au 30 juillet 2016, le théâtre du Vieux-Balancier programme Phèdre, les soliloques de la compagnie Actuel Théâtre mis en scène et interprété par Isabelle Krauss.

Paroles de femme

Après Jocaste, Camille Claudel, Mater et George Sand la compagnie et le théâtre des 3 raisins de Clermont-Ferrand, dont Isabelle Krauss est en charge de la direction artistique, continuent de porter sur scène la parole des femmes. Cette volonté de placer la femme au centre du discours théâtral est probablement l’une des raisons pour lesquelles la metteure en scène a décidé de se produire seule pour raconter l’histoire de Phèdre. Phèdre définie par sa passion pour Hippolyte, son beau-fils, et partagée entre le respect de son hymen et l’adultère est représentée seule alors que son histoire ne lui appartient pas vraiment. Sa passion est engendrée par les dieux et issue d’une malédiction qu’a lancée Vénus sur la descendance du Soleil. Elle est toujours décrite comme la femme habitée et contrôlée par sa passion et agissant toujours en fonction des hommes qui l’entourent et de leur situation. De fait, la représenter seule peut paraître étonnant, sinon pour insister sur la douleur et cette ubiquité qui l’habite. Probablement parce que nous sommes trop coutumiers du texte de Racine, elle décide de partir de l’histoire de Sénèque et de Sophocle pour construire son seule en scène. Mais tous deux la mettent en scène dans des pièces de théâtre également, et quitte à travailler à partir des textes de l’antiquité, peut-être aurait-il été intéressant de s’inspirer du seul texte qui donne exclusivement la parole à la fille de Minos : la lettre écrite par Ovide dans Les Héroïdes où Phèdre évoque sa passion pour Hippolyte.

© Compagnie Actuel théâtre et théâtre 3 raisins
© Compagnie Actuel théâtre et théâtre 3 raisins

En nous privant de l’intervention des autres personnages de son histoire, Isabelle Krauss nous interprète une Phèdre schizophrène tantôt raisonnable, tantôt enflammée par sa passion. On ressent bien ses hésitations et ses tourments à cause de cet amour qu’elle sait outrageux.

Une mise en scène intéressante malgré quelques écueils

© Compagnie Actuel théâtre et théâtre 3 raisins
© Compagnie Actuel théâtre et théâtre 3 raisins

Isabelle Krauss joue très bien les atermoiements de la passion et la souffrance liée à celle-ci. Elle passe avec talent de la passion destructrice à la position de noblesse que son rang de reine lui impose. Phèdre analyse ici clairement sa passion et pèse le pour et le contre jusqu’à ce que le pour finisse par l’emporter. Certains soliloques sont ponctués d’un tintement résonné lié à un gong placé en fond de scène. Chaque fois que la comédienne hausse le ton, les vibrations de sa voix font résonner l’instrument qui fait écho et sonne le glas sur ses paroles. Chaque fois qu’elle se laisse emporter par sa passion le gong s’éveille annonçant la fatale issue de cette passion. Ses déplacements et sa gestuelle très chorégraphiés traduisent très bien et la noblesse et la déchéance. En ce sens, elle réussit à nous interpréter une Phèdre aussi complexe que profonde. On éprouve une réelle pitié pour ce personnage. De même lorsqu’elle apprend la mort d’Hippolyte elle se place de telle manière que l’ombre de l’épée d’Hippolyte, qu’elle a précédemment plantée dans le sol, soit projetée au-dessus de sa tête et traverse l’ombre du gong montrant que la tragédie touche à sa fin et que l’épée de Damoclès qui pèse au-dessus de sa tête est sur le point de tomber pour couper le fil de cette passion adultère.

Toutefois, certains choix sont déroutants. Celui de citer les extraits de Sophocle en grec ancien n’a que peu d’intérêt à part pour un helléniste confirmé mais pour la plupart des spectateurs qui ne comprennent pas cette langue, cela peut déranger et interroger quant à la pertinence d’un tel choix. Enfin, si un soliloque signifie un dialogue intérieur ou tout du moins un discours qu’une personne se tient à elle-même, la faire parler à Hippolyte paraît en parfaite contradiction avec le titre. Ici plutôt que de dire qu’elle a récupéré l’épée d’Hippolyte après lui avoir demandé de la tuer, une fois qu’il avait repoussé ses avances, elle joue la scène et fait son aveu à son beau-fils à qui elle demande de le tuer… Si le reste du spectacle relève bien du soliloque, encore qu’elle appelle les gardes pour dénoncer « le crime » d’Hippolyte, ce passage semble un peu discordant avec le projet du spectacle.

Isabelle Krauss incarne une Phèdre plus vraie que nature, en pleine lutte intérieure entre son rang et ce que la raison est censée lui imposer et sa passion dévorante et destructrice.

Jérémy Engler

 

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