Phèdre aux Célestins, une mise en scène en dents de scie

Du 8 au 17 octobre 2014, dans la grande salle du Théâtre des Célestins, Christophe Rauck revient pour nous livrer sa vision de Phèdre de Racine, après celle des Serments indiscrets l’an dernier. Accompagné des deux acteurs principaux de sa création précédente, Cécile Garcia Fogel qui joue Phèdre et Pierre-François Garel qui interprète Hippolyte, il nous présente une Phèdre entre « réalité et conte ».

Des personnages en dents de scie

Phedre_2014_ressourceOriginaleL’histoire, tout le monde la connaît. Phèdre, épouse de Thésée, est amoureuse de son beau-fils, Hippolyte. Hippolyte, lui, aime et est aimé par Aricie, qui n’a pas le droit d’avoir d’amants car Thésée a peur que sa descendance ne revendique le trône qu’il occupe. Thésée est déclaré mort, Phèdre en profite pour révéler son amour à Hippolyte qui s’offusque de cette « fureur » incestueuse. Après cet aveu « fatal », Thésée, qui n’était pas mort, revient au palais et Oenone, confidente de Phèdre annonce au roi qu’Hippolyte a voulu violer sa femme. Sur ce, il bannit son fils et demande à Neptune, qui lui doit une faveur, de tuer son fils. Thésée apprend qu’il a été trompé mais son fils est déjà mort !
J’aime beaucoup cette pièce mais en la regardant, je n’ai pu m’empêcher de voir un oscilloscope musical. Entre des acteurs tantôt criant, tantôt murmurant, tantôt excellents et tantôt pas à la hauteur, cette pièce fut difficile à suivre.
Nada Strancar joue une Oenone assez convaincante, laissant clairement transparaître ses émotions, encore que pour une confidente elle houspille un peu trop violemment Phèdre lui conférant une le statut de mère et non plus celui de confidente. Néanmoins, lorsqu’elle ne gronde pas sa protégée, sa voix est si basse qu’on n’entend pas ce qu’elle dit ce qui nous empêche d’apprécier « la langue superbe, d’une pureté ineffable » qu’est la langue racinienne selon Christophe Rauck. Flore Lefebvre des Noëttes et Camille Gobbi qui interprètent respectivement Ismène et Aricie sont, elles, beaucoup plus convaincantes. Elles jouent à merveille et leur diction est irréprochable, tout comme Julien Roy qui campe un bon Théramène, même si son ton trop neutre jure un peu avec celui des autres acteurs. Tandis que les autres se sautent dans les bras, crient leurs amours, leurs empressements et leurs douleurs à tout-va, lui reste stoïque et calme. Olivier Werner joue un Thésée plus drôle que tragique, rarement dans le bon ton, soit trop effacé, soit démesuré dans ses prises de paroles, ce qui le décrédibilise totalement. Pierre-François Garel, joue un très bon Hippolyte qui dit admirablement bien son texte, qui semble vraiment vivre et ressentir la langue de Racine à la différence de Cécile Garcia Fogel dont la voix sans cesse haletante et au bord de l’essoufflement interprète une Phèdre en dents de scie. Elle aussi est parfois difficilement audible et aussi étrange que cela puisse paraître, elle joue juste les scènes réputées difficiles de la pièce à savoir les deux aveux de son amour à Oenone puis à Hippolyte et sa mort, mais toutes ses autres interventions sont en dessous de ce qu’on pourrait attendre d’une comédienne nominée au Molière l’an dernier dans la catégorie meilleure interprète féminine. Au final, on s’ennuie quelque peu lorsque Phèdre est sur scène et qu’elle n’avoue pas son amour, ce qui est fort dommageable, car la pièce est centrée autour de ce personnage.

Une mise en scène en dents de scie

« Dents de scie » c’est le mot qui revient tout le temps car cette pièce alterne le bon et le franchement mauvais, que ce soit dans le jeu et la déclamation des acteurs ou dans la mise en scène et les décors.
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Sur scène et descendant des loges se trouvent un amas d’armures qui ne sera jamais utilisé, sauf pour faire du bruit lorsque Thésée, enlevant son armure, en jette chaque partie vers la pile présente sur scène. On ne comprend pas bien leur utilité puis tout s’explique lorsqu’on lit les notes d’intentions du metteur en scène. Christophe Rauck nous explique vouloir nous plonger dans une « scénographie qui évoque le XVIIème siècle [et] nous permet un voyage entre le conte et la réalité ». À mon avis, les armures plutôt que de faire penser au XVIIème siècle renvoient plus clairement à l’imaginaire médiéval. Il ne nous semble pas qu’au siècle de Louis XIV, l’armure soit de rigueur à la Cour royale. Heureusement que sur scène deux sièges et une tapisserie rappellent le XVIIème siècle. Un canapé et un fauteuil modernes permettent d’inscrire la pièce dans la réalité contemporaine mais l’aspect « conte » de la mise en scène ne semble pas si évident. En tout cas, les armures ne suffisent pas à nous transporter dans l’univers du conte.

Par ailleurs, peut-être, est-ce le puriste qui parle, mais une tragédie racinienne telle que Phèdre qui par moment fait rire, notamment par l’entrée en scène de Thésée, rate son but. Soit la mise en scène assume un côté grotesque du début à la fin – telle Florence Foresti aux Molière 2014 – soit elle reste tragique du début à la fin mais naviguer dans un entre deux perd le spectateur au lieu de l’accrocher. Ce qui fait que Thésée n’apparaît pas crédible aux yeux des spectateurs en tant que roi, à cause de son entrée ridicule avec son armure et un heaume en forme de tête de taureau pour rappeler qu’il a vaincu le Minotaure. Ce casque, au lieu de rappeler le côté héroïque du personnage suscite le rire de la salle qui n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles. En plus de l’aspect ridicule, son armure fait du bruit à chacun de ses déplacements et on se focalise plus sur sa démarche que sur le drame qui se joue, enlevant tout le côté tragique de la scène. Une fois remis de nos émotions, on aperçoit Phèdre, lunettes noires et manteau de fourrure blanc dire à Thésée qu’il a été outragé. Elle a l’apparence d’une star descendant les marches à Cannes, là pour se donner en spectacle, ce qui nous semble un petit trop décalé par rapport aux tourments dont elle est censée être victime.

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Malgré cela, il y a certaines trouvailles dans cette mise en scène. Rappeler le côté héroïque de Thésée en faisant allusion au Minotaure est une bonne idée mais il aurait peut-être fallu mettre le heaume en haut de la pile d’armures pour glorifier Thésée et mettre en avant les batailles qu’il a gagnées. Le faire entrer en scène par le sol est aussi une excellente idée, cela montre bien que Thésée revient du monde des morts où tout le monde croyait qu’il était. En revanche le faire prendre un bain et montrer pendant le changement de décor tous les personnages lui arrachant ses vêtements renforce le côté burlesque et non tragique. Il aurait peut-être fallu amener cela différemment car au début, on ne saisit pas trop l’intérêt. Ce n’est qu’après lorsqu’il appelle Neptune pour le venger et qu’il regarde l’eau du bain qu’on comprend que Christophe Rauck voulait assimiler ce moment de bain et le châtiment d’Hippolyte. L’eau servant à purifier, il voulait montrer Thésée se purifiant et purifiant son palais de ceux dont il se croit victime. Neptune étant le dieu des océans, le parallèle est intéressant et montre cette ambition de montrer l’aspect mythologique de la pièce pour lui conférer cette dimension de conte.

Si les intentions de Christophe Rauck sont louables et révèlent une véritable envie de s’approprier Phèdre, elles sont parfois maladroites et entraînent une mal-compréhension de la part du spectateur qui se retrouve à rire au milieu de la plus classique des tragédies. Et malheureusement, certains acteurs, dont le rôle-titre, ne sont pas constants ni à la hauteur de la pièce.

Jérémy Engler

9 pensées sur “Phèdre aux Célestins, une mise en scène en dents de scie

  • 10 octobre 2014 à 6 h 49 min
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    au moins, c’est clair, vous n’avez pas aimé !!!

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    • 10 octobre 2014 à 10 h 28 min
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      Pas vraiment en effet…

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  • 10 octobre 2014 à 11 h 55 min
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    Je trouve cette critiique parfaitement résumée et pour le coup plutot objective.
    A savoir que Admin_envolee note aussi bien les aspect positifs que les aspects négatifs de la mise en scene.

    Et pour avoir assisé à la representation, je suis parfaitement d’accord avec tout ce qui est dit. C’est d’ailleurs globalement l’ensembles des remarques que nous avons pu entendre par le public a la sortie du theatre.

    Enfin, plus precisement j’ai vraiment craint le jeu de scene de Cécile Garcia Fogel dans le role de Phedre. Elle n’a pas reussi a me transmettre les émotions! Sans parler de ses jeux de jambes absurdes!!

    Mon seul petit désacord avec la critique ci dessus concerne Olivier Werner qui, ormis sa ridicule entrée en scene, m’a plutot comvaincu dans le role de Thésée.

    Malgrés tout j’ai quand même passé un bon moment dans ce magnifique théatre qu’est celui des Celestins. Emportée, envolées par les déclarations pationnées qui pour le coup étaient toutes parfaites!

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  • 10 octobre 2014 à 15 h 39 min
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    Je n’ai pas encore vu la pièce et ne peut donc pas me prononcer à ce sujet, mais il me semble que la tête de taureau n’est pas seulement ne allusion à la victoire de Thésée sur le Minotaure : c’est aussi le rappel de la malédiction de Vénus qui pèse sur Phèdre. Pour se venger du Soleil, Vénus inspire en effet à ses descendantes des amours contre nature : Phèdre éprouve un désir incestueux, de même que sa mère Pasiphaé s’était accouplée à un taureau, donnant ainsi naissance… au Minotaure.

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    • 10 octobre 2014 à 19 h 25 min
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      En effet, je n’y avais pas pensé… on pourrait le voir comme ça, c’est vrai. Après si c’est le cas, je maintiens ce que je disais, si la tête de taureau avait été au-dessus des armures, la symbolique et l’idée de la culpabilité auraient été encore plus claires et fortes. Après, si c’est vraiment une volonté du metteur en scène, vu comme c’est amené, je pense que peu de gens dans le public ont compris l’allusion. Mais si vous allez voir la pièce, alors je serai ravi de savoir ce que vous aurez ressenti à ce moment là.

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  • Ping : Phèdre aux Célestins, une mise en...

  • 16 octobre 2014 à 18 h 28 min
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    J’ai vu hier soir cette pièce et je n’en reviens toujours pas! Je pense que C Rauck a voulu faire une parodie car faire rire dans une tragédie est assez malvenu ou alors il faut qu’il fasse des études de lettres. Je pense à tous les lycéens présents qui ont vu Phèdre se donner une claque sur les fesses pour se donner du courage, Aricie grimper comme un ouistiti sur Hyppolyte, Thésée apostropher Neptune en regardant sa baignoire,ce même Thésée nous faire un numéro de slip mouillé ou se prendre pour Rahan en s’enveloppant dans une fourrure d’ours synthétique et encore Hippolyte, le farouche Hippolyte courser la timide Aricie à travers les décors,pour lui déclarer sa flamme, l’empoigner par le colbac..(.on a échappé à la raclée)… Phèdre a passé 2 heures les genoux en dedans,faisant des moulinets avec les bras, haletant comme une asthmatique quand elle ne criait pas…C’était Phèdre version Monty Python. Je préfère Monty Pithon à cette piteuse prétention!! et je regrette mes 35 euros!

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