Philippe Découflé à la frontière de la danse

Lyon, un soir, entre le 14 et le 16 novembre, au théâtre des Ateliers. Vous prenez place dans la salle avec la sensation étourdissante que vous n’allez pas assister à un spectacle de danse comme les autres. Pourquoi ? Quelques œuvres de Marcel Duchamp éparpillés sur la scène, une table et trois artistes qui annoncent dès leur apparition sur le plateau qu’il s’agit d’une lecture-démonstration.
Philippe Découflé connu pour ses mises en scène illusionnistes et humoristiques, place le spectateur à la frontière de la réalité. Marcel Duchamp mis à nu par sa Célibataire, même plonge le spectateur dans le parcours artistique loufoque du père de l’art contemporain, Marcel Duchamp. En effet, à travers la correspondance du peintre dadaïste et de son ami Henri-Pierre Roché, l’artiste chorégraphe retrace les mémoires de Duchamp. L’ensemble de la pièce se développe autour de l’œuvre la plus emblématique de Duchamp qui ne sera pourtant jamais terminée. Une fois sur scène, il est accompagné des danseurs Alice Roland dans le rôle de la « célibataire, même » et de Christophe Salengro dans le personnage de Duchamp. Les trois artistes se retrouvent autour d’une table. A ce moment, tout semble propice au thème du spectacle, une lecture-discussion. Cependant, celle-ci s’annonce être troublée lorsque l’on s’aperçoit que les protagonistes n’interagissent presque pas entre eux.

© Cie CDA
© Cie CDA

Une esthétique purement dadaïste

Marcel Duchamp est le père de l’art moderniste. Il bouleverse les valeurs de l’art par l’utilisation de ready made, objets industriels dont il va détourner la fonction d’origine. Philippe Découflé évoque dans sa pièce un des plus célèbre ready made, l’urinoir qu’il va transformer en « fontaine » en le signant R Mutt. Polémique ouverte, est-ce de l’art ou du non art ? Se sont les questions que soulèvent à nombreuses reprises les œuvres d’art de l’artiste. Philipe Découflé joue avec cette limite que souligne la révolution mise en place par Duchamp. Cette lecture semble être perturbée par de nombreux éléments. Alors qu’il devait s’agir d’une discussion, les artistes ne communiquent par entre eux, si ce n’est que pour émettre un commentaire sans lien vraisemblable avec le contexte. L’originalité du chorégraphe revisite quelques manipulations du courant dadaïste tel que le non sens et la provocation. Alors que dans la peau de Duchamp, Salengro, lit les correspondances ; Découflé déambule dans la salle, fait du bruit pour perturber la séance. Souvenez-vous de l’œuvre de Magritte intitulée Ceci n’est pas une pipe où figure malgré le déni de l’artiste, une pipe. L’artiste tout comme Découflé joue alors sur la notion d’autorité de l’artiste sur le spectateur. Philippe Découflé brouille les sens du public, le déstabilise en mélangeant paroles et mouvements dont le sens est souvent différent.
Philippe Découflé a choisi pour transmettre au spectateur l’idéologie de Duchamp de s’exprimer autour des mots, d’une lecture et non d’une danse à proprement parlé. Ceci n’est pas pour autant troublant, puisque l’œuvre Duchampienne insiste d’avantage sur le contenu, les mots, et l’idée, plutôt que l’acte. C’est le début de l’art conceptuel.
Le chorégraphe utilise l’humour avec une justesse étonnante, une caractéristique qui est propre à Duchamp et au mouvement Dada. Le nom de ce courant artistique relève de l’absurde et est choisi au hasard dans le dictionnaire. A mi-parcours, les protagonistes ingurgitent de l’hélium et continue leur discussion une fois leurs voix métamorphosées. On ne peut plus le nier, il ne s’agit plus de moments imprévus, tout est organisé, prévu et orchestré. Ce moyen permet de se rapprocher du mouvement auquel a été assimilé Duchamp, mais aussi au surréalisme par cette pointe d’onirisme que nous dévoile Philippe Découflé.

© Giovanni Cittadini Cesi
© Giovanni Cittadini Cesi

Une notion de passage

Si un désordre semble émaner de la pièce, Philippe Découflé récapitule la carrière du grand Marcel Duchamp jusqu’à sa pièce maitresse Le grand verre.
Salengro retranscrit le fil conducteur de la pièce qui se situe dans les correspondances des deux amis se surnommant chacun « totor ». Ils parlent tout deux des questions artistiques et esthétiques qui sont sujet au débat et à la réflexion Duchampienne, ainsi que des questions financières. Découflé découle d’une version imagée du récit par la manipulation d’objets et la retranscription des paroles par l’esthétique du geste. Le titre Marcel Duchamp mis à nu par sa Célibataire, même s’approprie l’intitulé du tableau le plus complexe de Duchamp et évoque ici une idée de passage. Il est alors question de l’évolution esthétique de l’œuvre de l’artiste, d’un style cubo-futuriste à un art qui montre l’invisible, où seule l’idée prend possession de l’œuvre. La valise, autre œuvre importante de Duchamp, marque cette phase transitoire à plusieurs reprises dans le spectacle de Découflé.

Ce projet complexe joue de références savantes, une « danse » qui tente de saisir ce qui échappe au processus de création et modifie en profondeur notre approche de la danse tout comme l’a fait Marcel Duchamp avec l’art. Un immense hommage à la peinture aussi bien qu’à la danse en jouant sur les pouvoirs de l’image, du mouvement et les limites du langage.

Pour découvrir l’œuvre de Philippe Découflé, nous vous invitons à suivre « l’Archipel Découflé » proposé par la Maison de la Danse de Lyon qui propose 3 spectacles du chorégraphe pendant 2 semaines. Après Marcel Duchamp mis à nu par sa Célibataire, même jusqu’à ce soir et Nosfell hier, vous pourrez assister du 19 au 29 novembre à sa toute nouvelle création Contact, une comédie musicale qui s’annonce déjantée…

Tristana Perroncel

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