Le coup de cœur de Françoise pour l’aventure d’un pickpocket menant à une vraie réflexion sur son vécu

Nakamura Fuminori, né en 1977 dans la préfecture d’Aichi au Japon, est diplômé en sciences sociales appliquées de l’université de Fukushima. Il débute dans l’écriture en 2002 avec (« un pistolet ») qui a été couronné du prix Shinchôsha des jeunes auteurs. Il reçoit ensuite le Prix Noma en 2004 pour Shakô (« obscurcissement »), le Prix Akutagawa en 2005 pour Tsuchi no naka no kodomo (« l’enfant de la terre »), et le Prix Kenzaburo Oe en 2010 pour Pickpocket.
En se focalisant sur des personnages soit nés, soit poussés dans la pauvreté, Nakamura Fuminori souligne d’une lumière très crue les aspects souvent négligés du Japon contemporain.

Une technique bien rodée

Le narrateur, pickpocket de son état, nous décrit son art et ses sensations avec une certaine volupté. Il scrute l’horizon de la ville de Tokyo afin de trouver sa victime potentielle, mais seulement celle qui à ses yeux mérite d’être volée. Il établit rapidement une sorte d’inventaire vestimentaire et s’attarde sur les signes extérieurs de richesse : un manteau de marque des chaussures en cuir, une montre en argent ou de marque, une mallette, un téléphone portable.
Il bouscule sa victime de manière tout à fait anodine, l’air de rien, et d’un geste d’une habileté inouïe vole le portefeuille repéré auparavant. Au début, la peur accompagnait chacun de ses mouvements mais aujourd’hui cela fait partie intégrante de lui, de sa vie. Le narrateur a l’impression de rentrer dans la vie de la victime et s’identifie quelques instants à celle-ci. Ensuite, il s’éloigne et pénètre dans un lieu où il se sent en sécurité pour apprécier son larcin.
Un jour en volant un individu, il s’aperçoit que ce dernier se livre à des attouchements sur une jeune collégienne et aussitôt il attrape l’homme par le poignet et le force à quitter le taxi dans lequel il était. Il s’est mis en danger mais qu’importe ! Mais cette vie bien huilée va basculer suite à des retrouvailles non appréciées visiblement de notre narrateur.
L’auteur nous fait vivre la vie de son narrateur avec brio, on peut presque toucher de nos doigts les portefeuilles dérobés. Une sensation d’intrépidité s’empare de nous, lecteurs, et on perçoit aisément l’état mental du pickpocket. La beauté des gestes dépeints fait penser au peintre sous l’emprise de ses pinceaux, un Picasso jouant avec les courbes…

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Des retrouvailles alarmantes réveillent une plaie douloureuse

Après l’épisode des attouchements, il s’éloigne pour se mettre en sécurité quand une voix se fait entendre. Là devant lui, se tient Tachibana, une vieille connaissance qu’il croyait mort bien qu’à priori le narrateur ne semble pas ravi de le retrouver. Son « ami » lui explique que son travail consiste à prêter de l’argent, un usurier en somme, et les Yakuzas lui doivent de grosses sommes et il les refile à d’autres types pour une fluctuation maximum, en gros un délit d’initié en somme. Puis avant de s’éloigner, Tachibana le met en garde et lui dit de quitter Tokyo mais surtout ce quartier car des choses se préparent. Notre narrateur se sent mal et tout lui parait d’un seul coup vide, même l’eau lui semble déplaisante, une sorte de malaise l’envahit. Un souvenir lui revient en mémoire, celui de son ami Ishikawa, à l’époque de leur duo de voleurs. Il ne faisait cela que lorsqu’il avait besoin d’argent et le reste du temps il vivait d’autres petites combines. Visé par un mandat d’arrêt pour escroquerie, il avait emprunté le nom d’une personne décédée. Pour lui la vie paraissait simple et à ses côtés le narrateur avait beaucoup appris. Ils avaient monté une affaire de cambriolage ensemble pour que Ishikawa puisse quitter Tokyo pour échapper à certaines personnes. Une rencontre avec Tachibana, la vieille connaissance, est programmée pour s’entretenir des modalités du cambriolage et aussi savoir le nombre de comparses alloués. Tout doit bien se passer car ils ont juste à récupérer des documents, de l’argent sans effusion de sang. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévues…
L’auteur, après nous avoir décrit la beauté, nous dresse un tableau des plus alarmants sur le passé de notre narrateur. On sent une espèce d’angoisse qui monte en puissance et nous étreint, elle est là cette peur imperceptible et pourtant sous-jacente. Le lecteur se sent poussé par le talent de l’auteur à poursuivre sa lecture.

Le professeur et l’enfant

Le narrateur fait la connaissance d’un enfant qui essayait de voler. Il le met en garde car il a été repéré et lui demande de sortir immédiatement. A la suite de cette rencontre, l’enfant se retrouve souvent sur le chemin du pickpocket et une relation de professeur-élève s’établie entre eux. L’enfant est maladroit dans ses gestes et ses observations et donc tout naturellement le narrateur lui apprend les ficelles du métier. La mère de l’enfant bénéficie de sa part d’histoire et le narrateur nous la raconte de façon crue mais très réaliste.
Nous faisons un petit bout de chemin en compagnie de l’auteur qui nous fait découvrir les relations et les sentiments que peut partager le pickpocket avec les enfants. On sent une sorte de protection, le désir de dessiner un avenir meilleur pour ces petits êtres innocents confrontés à la dure loi de la pauvreté.

Retour brutal à la réalité

3Notre pickpocket avait raison de se méfier du hasard avec lequel Tachibana l’avait retrouvé ! Il va être rattrapé par son passé et devra travailler pour les Yakuzas mais il espère secrètement pouvoir trouver le moyen de leur échapper tout comme son ami Ishikawa. Sauf qu’une fois de plus les choses ne vont pas s’enchaîner comme prévues, même le départ de son ami ne sera pas celui qu’il croyait.
L’auteur nous embarque dans l’univers des Yakuzas où il ne fait pas vraiment bon vivre, d’ailleurs le fil du temps semble bien incertain dans ce clan. C’est une véritable mafia révélée au grand jour avec une mécanique parfaitement huilée. L’univers dépeint va au-delà de la simple fiction et Nakamura Fuminori nous emporte dans son sillage.

Ce roman ne laisse pas insensible

La dernière page tournée nous laisse perplexe ! Un goût d’interrogation sur notre propre vécu. Que ferons-nous de notre vie ou qu’en avons-nous déjà fait selon l’âge du lecteur ? Nos choix ont-ils été judicieux ? Notre avenir sera-t-il aussi rose que nous le pensons ? Notre société va-t-elle évoluer dans le mauvais sens ? La pauvreté va-t-elle s’accroître ? Et encore tant d’autres questions… Comme l’écrit l’auteur dans son livre : « Le genre de fin que j’aurai. Comment finit quelqu’un qui a vécu ainsi. C’est ce que j’ai envie de savoir ».
Tout au long de cette lecture, nous passons par une multitude de sentiments grâce à la plume empreinte parfois de poésie et de sensibilité de l’auteur. Son personnage semble détaché et parfois totalement impliqué, comme avec les enfants ou le souvenir de son ami. Son narrateur est au cœur d’une véritable quête existentielle jusqu’à la libération finale. Mais même dans ce moment-là, l’auteur nous invite dans son univers troublant et poignant. Un récit tout en nuances et une intrigue efficace.

Françoise Engler

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