Pirogue aux Clochards Célestes : dans quel sens va-t-elle ?

La compagnie Le Bleu d’Armand joue en ce moment et jusqu’au 10 juin au théâtre des Clochards Célestes. Elle propose Pirogue, une pièce qui nous emmène en Afrique, sur un fleuve, où des hommes et des femmes se rencontrent malgré eux.

Une ambiance africaine qui ne tient qu’à un fil

Des touristes se retrouvent alors sur une pirogue, ils sont séparés en deux groupes : trois femmes et trois hommes. Alors qu’ils commentent vaguement le paysage, scénographié très simplement par une bâche au sol, le « moteur », un Africain, qui mène la pirogue, chante.  Il est habillé en tenue traditionnelle africaine et dans son élocution il permet de nous faire croire qu’on est en Afrique. Mais cela est un peu juste car, autrement, pas d’indice. Or, on voit bien que ce paysage a tout de même son importance. Son exploitation reste assez énigmatique puisqu’elle ne tient qu’à ce personnage, bien que fort par sa présence sonore, à l’aide d’une petite cymbale, et visuelle, puisqu’il porte des lumières qui nous dépaysent. En somme, ce personnage est un bon point de la pièce. Sauf qu’on regrette qu’il ne soit pas plus mis en valeur, comme incarnation de cette atmosphère africaine. Car elle est censée nous révéler la contingence des mots de l’homme face à la nature muette, mais puissante dans sa sérénité et son côté brut. La fin permet de donner une piste sur cette interprétation, mais elle n’est pas très percutante à cause de la mise en valeur du personnage africain dans la mise en scène.

©Kévin Buy
©Kévin Buy

Des personnages un peu noyés dans le sujet

On peut saluer tout de même comment le dramaturge et metteur en scène a dressé des portraits de personnages assez différents. On a alors celui au complexe d’Œdipe prédominant, celle qui est dyslexique, celle qui mène la révolte féministe. Cependant, s’ils permettent de faire rire, ils sont un peu noyés dans ce sujet de la relation homme-femme. Car ces personnages, sans nécessairement se parler, s’opposent sur leur vision du monde. Les femmes veulent un monde 100 % féminin, où même les mots seraient féminisés, les hommes, eux, sont angoissés face à ces femmes « amazones », comme ils les appellent. Mais le sujet se fait un peu trop répétitif, et on regrette à la fin qu’ils aient passé autant de temps à discuter sur des thèmes vus et revus sans nous apporter une expérience tellement nouvelle. On aurait alors aimé un développement plus accru des personnages pour que vraiment l’intention du metteur en scène résonne mieux.

©Clochards Célestes
©Clochards Célestes

Un spectacle finalement peu accessible

On a quand même du mal à se projeter en Afrique, sur une pirogue. On n’a pas tellement de mise en situation, les personnages ne sont pas vraiment habillés comme pour partir en expédition. Comment comprendre alors dès le début la situation ? Les costumes auraient pu prendre sens plus tard, mais impossible de vraiment savoir pourquoi et comment ces personnages se retrouvent sur cette pirogue. La scénographie est aussi assez simple donc il est compliqué de se projeter. Et si l’Afrique se révèle par les quelques chants et allusions magiques, on a vraiment du mal à concilier cette situation narrative et géographique avec le sujet du spectacle. Pourquoi des étrangers s’en veulent-ils autant, juste parce qu’ils sont hommes et femmes ? Et pourquoi cela doit-il se révéler sur une pirogue en Afrique ? L’intention est ici ternie par une mise en scène et un texte qui ne sont pas vraiment cohérents, en ajoutant que la pièce se construit en jeu de mots, en déconstruction de la syntaxe, tout cela en traitant de féminisme et relation hommes-femmes sur un fleuve en Afrique. La description du spectacle indique qu’il s’agit du fleuve mythique du Niger, mais on ne le retrouve pas dans la pièce, ce qui est dommage, car sa mise en scène dans sa spécificité aurait pu donner une piste intéressante. Mais il y avait certainement trop de choses ajoutées les unes aux autres pour  que le spectacle aille vraiment droit au but, et que la scène de fin, bien que très belle, puisse nous toucher en plein cœur et nous communique l’intention d’opposer le silence du désert et de la nature face au piaillement des humains.

Pirogue avait de bons éléments à offrir, car la pièce reste néanmoins audacieuse avec tous ces éléments, mais elle peine à bien mesurer ce qu’il faut pour véhiculer une vraie émotion qui permette  de comprendre ensuite l’intention de cette pièce.

Solène Lacroix

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *