Piscine (pas d’eau) : les balbutiements du ciment

Le théâtre des Célestins présente du 3 au 13 février la pièce Piscine (pas d’eau) de Mark Ravenhill, mise en scène par Cécile Auxire-Marmouget. La compagnie Gazoline joue ce monologue à plusieurs voix d’une manière extravagante, drôle et juste. Allez découvrir cette pièce qui passe le monde de l’art au vitriol !

L’art et la manière

On pense venir voir une pièce et c’est un diaporama photos qui se déroule devant nos yeux. Le musicien joue des airs sympas sur fond de photos jaunies par le temps. Des jours heureux probablement, les jours d’avant. Personnages délurés qui font la fête, cherchent leur art et vivent de soleil et de bières. Le film photo est plus qu’un décor : il créé une ambiance et prend en charge la narration. On voit les caractères se dessiner petit à petit. Il fait pleinement partie de la scénographie. L’installation permet de passer d’une scène à l’autre sans trop de difficultés, le décor est composé d’éléments disparates : le bord d’une piscine carrelée, qui peut servir de banc et de podium de défilé, un coin musique pour les concerts… Une installation qui permet de tout faire, qui évoque plus qu’elle n’illustre (l’hôpital, la piscine…).

©Henri Granjean
©Henri Granjean

Quand un corps s’élève, l’autre décline

Le groupe. Tout tourne autour du groupe dans cette pièce. Un groupe d’artistes bohèmes qui se sont jurés d’être toujours « le groupe ». On les découvre, quelques années plus tard, aigris, le temps étant passé par là. La perte des uns et des autres fût dévastatrice : la maladie, la défonce, mais le pire : le succès. C’est cela le plus difficile à encaisser, que l’une s’envole et que les autres soient contraints de rester.
«Vous voyez, comme on est méchants. Nous sommes des gens méchants. Bien sûr, on aurait pu être autrement. Bien sûr. On aurait pu. Si seulement nous avions utilisé notre Art pour faire le bien. Mais au lieu de ça, nous cultivions… Et je crois que nous avons toujours cultivé, vous savez depuis la dèche, toujours nourri… À présent nous reflétons… Ce n’est pas étrange? Pendant tout ce temps, elle était notre amie, pendant tout ce temps, et pourtant nous cultivions la plus horrible… Enfin je crois, une haine… Une haine meurtrière. C’est bien le mot. Et c’est horrible. C’est vraiment atroce. Oui – et il faut oublier ça. Il le faut. Lorsque nous travaillons sur les bébés nés de parents héroïnomanes, mais aussi dans notre attitude envers elle. Il faut l’embrasser. Il faut l’aimer. Il faut aller de l’avant, oublier le passé et oublier la méchanceté et aller de l’avant dans notre amour pour elle. « Vous êtes tous lessivés », elle a dit. « Vous êtes tous épuisés », elle a dit. « Physiquement et mentalement et l’émotion. Alors venez à la piscine. S’il vous plaît. S’il vous plaît. Venez. C’est le moins que je puisse faire. » Et donc nous disons : oui. Oh et oublions la haine, oublions la mort, oublions tout ça. La piiiiiiscine. (…)»

©Henri Granjean
©Henri Granjean

La piscine est le lieu de cristallisation de cette ambivalence. Quand leur amie s’écrase dans le fond de la piscine sans eau ce n’est pas de la compassion qu’ils expriment, ni de la joie mais une très grande satisfaction, un sentiment de justice. C’est toute la bassesse de l’envie et de la jalousie qui s’exprime dans cette scène. On rit jaune et puis on rit. Les acteurs sont excellents, le texte est à la fois aberrant et plein de vérités sur la nature humaine, sur son côté cynique et destructeur. On va plus loin avec eux dans l’hypocrisie, dans l’instrumentalisation du malheur, dans les délires toxico. Chacun à son tour prend en charge la pensée du groupe pour clamer haut et fort ce que les autres n’osent pas dire. Ils se mettent à nu, au sens propre et au sens figuré, aucune pudeur, aucun sentiment de honte, ou alors très furtif. Avec tous leurs défauts, leur lâcheté… Ils sont attachants.

Parce qu’ils nous ressemblent tant. C’est le côté cathartique de la pièce. Piscine (pas d’eau) c’est quand l’âme humaine passe du côté obscur et que le mauvais est exacerbé, c’est quand l’art n’est plus et ne suffit plus à remplir une vie, à lier un groupe. Cette pièce à l’humour décapant est surprenante d’intelligence.

Anaïs Mottet

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