Platonov ou le Don Juan russe au Célestins

Du 25 novembre au 5 décembre 2014 se joue au théâtre des Célestins la première pièce du dramaturge Anton Tchekov, mise en scène par Rodolphe Dana. Le décor est le même que celui des pièces qu’il écrira plus tard : une campagne dans laquelle se réunissent des aristocrates en perte de vitesse. Au milieu de ce décor, Anna Petrova, la maîtresse de maison qui, acculée à la ruine, doit accueillir la cohorte de parasites lui permettant également de survivre. La célèbre actrice Emmanuelle Devos incarne admirablement bien cette jeune veuve. L’autre personnage clé de la pièce est bien sûr ce fameux Platonov – très bien joué par le metteur en scène – autour duquel gravitent toutes les femmes…

« C’est d’amour qu’on vous parle » (Anna Petrova)

L’amour est bien le thème central de cette pièce, que ce soit sous forme de mariage, d’adultère ou de crime passionnel… Tout un programme chargé de rebondissements ! Les intrigues amoureuses se multiplient, révélant peu à peu au public la versatilité du personnage éponyme qui ne cesse jamais de se jouer des sentiments des belles demoiselles. C’est donc, a priori, un thème galvaudé que rejoue Tchekov. Pourtant, les soubresauts affectifs du personnage renvoient plus profondément à un constat pessimiste sur la vacuité de l’existence.

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© Jean-Louis Fernandez

L’insoutenable oisiveté de l’être

« Nicolas : Qu’est ce qu’il y a ?
Anna : Rien ! On s’ennuie doucement. »

La pièce commence par une banale retrouvaille entre amis, à la campagne, l’été. La solennité n’est pas au rendez-vous, comme l’atteste l’insouciance des personnages qui parlent de leur repas à venir et se taquinent à loisir… Le comble de cette légèreté est atteint au troisième acte, au même moment où le drame se noue. Oisiveté et tragique sont ainsi intimement liés. Les petits riens de la vie ne sont pas dénués de leur part de gravité, à l’image de la vie oisive que mène Anna Petrovna, qui croule pourtant sous les dettes, ou du jeu de Platonov avec des femmes qu’il pousse vers la folie. « On s’enfonce dans une oisiveté crasseuse », nous dit Platonov dans la pièce. Là est l’enjeu de cette dernière : interroger la part de néant d’une société apparemment pleine de soi-même et sans souci…
Dans une société de consommation excessive, d’apparent bien-être de vivre, cette pièce n’est-elle pas éminemment moderne ? À vous d’en juger…

Des personnages savoureux

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© Jean-Louis Fernandez

Le jeu d’Emmanuelle Devos est d’une justesse remarquable, oscillant entre façade mondaine et sincérité. Elle colle parfaitement à ce que Platonov a compris de ce personnage : « elle rit aux éclats quand elle voudrait pleurer ». Notre Don Juan russe joue également à la perfection son rôle ambigu de manipulateur, attirant et dégoûtant à la fois. Nicolas, l’amuseur, apporte une fraîcheur et un mouvement qui vous raviront.

Le hic : une certaine finesse parfois absente

Comme vous l’avez peut-être déjà constaté, Tchekov joue toujours en finesse, par le caractère paradoxal des thèmes qu’il aborde ainsi que par l’ambivalence des personnages. Cependant la mise en scène donne une dimension trop burlesque à la pièce. Par exemple, le troisième acte tourne à la bouffonnerie, masquant que le drame se dessine peu à peu. Cette outrance « comique » dans la mise en scène rend parfois la pièce encore plus foisonnante qu’elle ne l’est déjà. Ainsi, la représentation perd en intensité dramatique et la fin ne procure pas l’émotion, le choc attendu après tous ces rebondissements. Bref, un mouvement bienvenu, entraînant mais qui perd parfois le spectateur, lui faisant oublier l’intensité du drame qui se joue sous ses yeux.

Prunelle Deleville

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