Une plongée dans la psychologie de Charlotte Corday

Les éditions de bande dessinée Vent d’Ouest ont sorti en septembre 2016 une nouvelle collection, intitulée « J’ai tué… ». Au cours de cette série, dessinateurs et scénaristes se penchent sur certains meurtres très connus de l’histoire – dans J’ai tué Marat, Oliver Martin et Laurent-Frédéric Bollé reviennent sur l’assassinat du révolutionnaire Marat qui a, avec Robespierre, été à l’origine des débuts d’un épisode sanglant de l’histoire de France, la Terreur. Ces 54 planches nous permettent d’entrer dans l’esprit de la jeune meurtrière, Charlotte Corday, une Normande de 24 ans qui monte à Paris pour se débarrasser de celui qu’elle considère comme un tyran sanguinaire, bien qu’elle ne l’a jamais rencontré auparavant. 

Le point de vue du meurtrier sur le meurtre 

©Martin/Bollé
©Martin/Bollé

À l’origine de cette bande dessinée, il y a une volonté de s’intéresser aux raisons qui ont poussé Charlotte Corday, qui pourtant voulait la Révolution, à assassiner Jean-Paul Marat, aimé des citoyens, fervent militant révolutionnaire. La bande dessinée s’ouvre sur la journée du 17 juillet 1793, le jour où Charlotte, condamnée la veille pour l’homicide qu’elle a commis, est menée à l’échafaud pour se faire guillotiner. Pendant les premières pages du roman, le visage de Charlotte n’apparaît pas, et on voit le monde depuis ses yeux : ce qui prouve bien la volonté des auteurs de nous faire comprendre sa vision de l’histoire.

La mort est omniprésente dans le roman : d’ailleurs, c’est par la mort qu’elle a infligé que Charlotte Corday soit devenue tristement célèbre. La première fois que l’on voit un dessin de son visage, c’est quand le bourreau tend sa tête guillotinée pour la montrer à la foule. L’idée d’installer le lecteur dans une ambiance morbide est très intéressante, puisqu’en 1793, la Terreur fait des ravages : les dénonciations sont nombreuses, les exécutions également : dans ce climat de guerre civile, on considère comme ennemis de la patrie tous les royalistes, les modérés, et souvent également le clergé. La mort pénètre tellement la bande dessinée que le motif de son crime, Charlotte Corday le donne au cours d’un dialogue post-mortem qu’elle tient avec sa victime. Au cours de cette joute verbale, le révolutionnaire assoiffé de sang et la jeune femme qui rêve d’une révolution sans sang versé vont pouvoir justifier leurs actions, et faire rapidement leur autobiographie. On note l’absence de véritable dialogue entre les protagonistes – il s’agit en fait de narrations successives, entrecoupées de flashbacks et de piques sarcastiques de la part de Marat : cette incompatibilité à communiquer souligne la divergence de leurs idéologies, et propose des mobiles au meurtre.

La temporalité est un thème important de cette BD, puisque de nombreux flashbacks viennent interrompre le cours du récit, tandis que la narration revient inlassablement à cette journée du 13 juillet, jour de l’assassinat. Un de ces flashbacks le plus marquants correspond au moment où Marat se fait tuer : des images du meurtre, dans des tons chauds et angoissants, se superposent à des images de souvenirs, colorés dans des tons plus froids.

Une dernière confrontation 

©Martin/Bollé
©Martin/Bollé

Le dialogue entre Marat et Charlotte se déroule dans un entremonde, où tous deux se retrouvent après la mort. Le déroulement de cet entretien semble être un peu tiré par les cheveux, et l’exploitation de l’idée qu’ils se retrouvent après la mort peut sembler un peu facile. Le problème, c’est le mélange des genres : on a d’un côté une volonté de raconter des meurtres qui ont marqué l’histoire, et de l’autre l’idée un peu fantaisiste que les deux protagonistes se retrouveraient après la mort, pour discuter de l’assassinat. De plus, les procédés pour mener le lecteur à écouter la biographie de Marat sont quelque peu grossiers : « Laisse-moi te raconter ma vie » dit Marat. Mais cet aperçu de la vie des deux personnages est très intéressant, et l’on apprend beaucoup de choses, par exemple que Charlotte Corday était une descendante de Corneille, et qu’elle avait été pétrie à la lecture des tragédies de son ancêtre.

L’accent est mis sur le fait que Charlotte, avant ce fameux 13 juillet, ne connaissait pas Marat, et qu’elle ne l’avait jamais vu – quelquefois de manière un peu lourde, avec des répétitions à la fin des phrases de Marat de l’interrogation : « le savais-tu ? ».

Finalement, il semble que tout oppose cette Charlotte au beau regard clair et ce Marat aux yeux d’un noir profond : tandis que l’une veut une révolution pacifique, l’autre pense que les exécutions publiques sont un mal nécessaire, et ne s’en veut pas de recourir souvent à la guillotine.

Cette bande dessinée présente des qualités indéniables, notamment dans l’exécution du dessin – en revanche, on regrette peut-être que l’idée de sacrifice qu’elle se faisait de son meurtre ne soit pas plus exploitée.

Adélaïde Dewavrin

Une pensée sur “Une plongée dans la psychologie de Charlotte Corday

  • 18 novembre 2019 à 15 h 41 min
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    Charlotte n’ à pas compris la conception obstinée de sa victime: ignorance.,fanatisme, ou excès d’ambition ?

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