Plus crédibles, moins malsaines – De Meiden, Les Bonnes de Jean Genet revues par Katie Mitchell

Katie Mitchell s’intéresse, pour la quatrième fois de sa carrière, aux Bonnes, de Jean Genet, et nous en livre une mise en scène, intitulée De Meiden, dans le cadre du Festival In d’Avignon 2017.

Une mise en scène contemporaine

C’est dans un décor contemporain que la metteuse en scène britannique nous fait entrer. La pièce de Genet, écrite en 1947, est transposée dans un Amsterdam contemporain. Les bruits de la ville nous parviennent de derrière les rideaux fermés, que la lumière des phares de voitures traverse quelquefois. C’est dans l’intimité de la chambre de Madame que se déroule l’intrigue, mais le vestibule, sur laquelle elle s’ouvre, est lui aussi toujours présent aux yeux des spectateurs. Il rappelle la possibilité de l’arrivée de Madame, à chaque instant. Claire et Solange, ses deux femmes de service, se livrent en effet à un jeu dangereux. Profitant de l’absence de leur maîtresse, elles s’adonnent à un cérémonial particulier. Claire devient Madame, et Solange devient Claire ; elles se maquillent, échangent leurs habits, comme pour répéter ce qu’elles vivent au quotidien, c’est-à-dire le mépris bienveillant de leur employeuse, et leur tentative toujours avortée d’en finir avec leur soumission, et de tuer Madame. Elles tentent de s’approprier, pour quelques minutes, un espace qui ne leur appartient pas.

Mitchell a voulu faire de Claire et Solange des immigrées polonaises installées à Amsterdam. Cette transposition nous rappelle le caractère universel du propos de Genet. Alternant la langue polonaise et néerlandaise pour s’exprimer, selon qu’elles parlent seulement entre elles, ou avec Madame (imaginée ou réelle), Solange et Claire semblent enfermées dans cet espace cloisonné, dans lequel aucune lumière naturelle ne semble pénétrer. On a l’impression qu’elles sont dans une boîte qu’elles n’arrivent pas à quitter. Ce sont elles qui allument et éteignent les lumières dans ces pièces, ce sont elles aussi qui choisissent la musique nécessaire à leur cérémonial. Du coup, leur monde semble fonctionner seul, sans besoin d’aide extérieure, ce qui amplifie l’idée de leur isolement.

© Jan Versweyveld
© Jan Versweyveld

Questionnements identitaires et interchangeabilité

Puisqu’elle actualise le contexte des Bonnes, Mitchell décide de s’éloigner des didascalies de Genet, et abandonne donc l’uniforme, la « petite robe noire » que sont censées portées Solange et Claire. En effet, ce serait trop décalé aujourd’hui pour faire sens. Néanmoins, en perdant ce costume, la pièce perd de sa subtilité puisque cet habit rendait Claire et Solange vraiment interchangeables : elles portaient les mêmes vêtements. Au contraire, la mise en scène de Mitchell leur confère presque une identité propre, et rend moins crédible le fait que Madame puisse les confondre. Cela corrompt le propos de la pièce, qui repose sur une dualité entre les deux bonnes qui ne peut pas continuer. Solange et Claire, deux sœurs, sont différentes – mais elles sont également le reflet d’une même réalité. Envieuses, tous les deux à la fois saintes et criminelles, elles utilisent le « cérémonial » pour se venger l’une de l’autre. On ressent, dans le texte, une volonté de prendre le pouvoir, mais aussi une volonté de détruire l’autre, ce qui revient à se détruire.

Violence contenue et érotisme

Finalement, Genet nous propose, avec sa pièce, un grand moment de théâtre dans le théâtre. Solange et Claire jouent et re-jouent la scène du meurtre de Madame, jusqu’à ce qu’elles parviennent à la tuer en vrai. Mitchell insiste davantage que Genet sur la « préparation » au cérémonial, c’est-à-dire le temps de se maquiller, de revêtir les costumes – les habits de Madame – et d’échanger les premières piques. La scène initiale captive d’ailleurs par le silence qui la caractérise. La metteuse en scène décide donc de mettre l’accent sur cette mise en abîme, mais aussi sur la ritualisation de leur simulacre.

Madame, dans le texte de 1947, est brutale, mais ponctuellement, avec précision. Sa violence est plus verbale, plus diffuse et donc plus insidieuse, que la version que nous en propose Mitchell. La thématique principale de la pièce n’est pas la soumission, puisque celle-ci n’est qu’apparente, et que Solange et Claire, en imitant Madame, montrent le ridicule de ses attitudes.

On ressent, dans la pièce de Genet, une attirance malsaine entre les deux sœurs. Cet érotisme incestueux est moins mis en avant dans l’interprétation qu’en livre Mitchell, notamment parce que la jalousie de Claire pour Mario, qui attire Solange, est un peu laissée de côté. Le côté sexuel, présent dans le texte, est donc abandonné, au profit d’une tendresse moins ambiguë entre les deux sœurs. Moins sensuel, moins malsain, le propos de la pièce est sans doute plus crédible, mais on en perd ainsi une partie du sens.

© Jan Versweyveld
© Jan Versweyveld

Madame était un Monsieur

Katie Mitchell a voulu transposer l’identité sexuelle de Madame, et en faire une transsexuelle. Malheureusement, à mon sens, cela n’apporte pas grand-chose de plus à la pièce, puisque le rôle et les traits de caractère de Madame n’en sont pas transformés. Cela rend juste plus long le processus d’habillement. En revanche, Thomas Cammaert est magistral dans son interprétation de Madame. En effet, c’est un personnage qui joue aussi, sans s’en rendre compte. L’absence de naturel de ses réactions, ses préoccupations pour sa garde-robe, tout cela est très bien rendu par un jeu d’acteur brillant.

 

Mitchell propose une interprétation du texte de Genet qui est intéressante, étudiée, et minutieuse. Elle aurait peut-être pu aller plus loin dans sa transposition de Madame en transsexuelle, pour en tirer un sens plus pertinent, mais sa mise en scène contemporaine, n’en est pas moins énergisante.

 

Adélaïde Dewavrin

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