Le polar de Kishwar Desai se met au service d’une cause noble pour un Témoin de la nuit

Kishwar Desai est connue comme présentatrice de télévision et dénonce les pratiques insoutenables imposées aux femmes et la condition des enfants de sexe féminin en Inde. Témoin de nuit, édité en 2009, est son premier roman, il sera couronné par le prix Costa First Novel Award en 2010 et publié dans une dizaine de pays.

L’innocence féminine

L’action de ce polar se situe en Inde au Punjab, un état au nord de l’Inde, et l’auteure nous immerge dès le début  dans le monde de la corruption et des médias si puissants qu’ils peuvent influer fortement sur les décisions des tribunaux. Un pays où les filles sont destinées uniquement au mariage et, si possible, une union aisée ! Il ne fait pas bon de naître de sexe féminin dans un tel contexte et peut même s’avérer dangereux pour les rebelles. À la lecture des premières pages, Kishwar Desai nous dépeint « l’affaire » avec un style très sombre faisant naître une angoisse au plus profond de notre corps. Subtilité de l’auteure, un rien perspicace, dans l’art de poser le décor qui nous projette directement dans la fameuse « affaire ». Simran Singh, sa narratrice principale, est une indépendante et une véritable acharnées des causes difficiles dans le domaine social : c’est une travailleuse sociale ; beaucoup la considèrent à part et la nomme « la dame qui travaille pour rien », celle qui se tient le plus loin possible de toute influence gouvernementale. Encore un trait d’humour noir de l’auteure que de choisir ce personnage contrastant singulièrement, à bien des titres, avec un pays où la protection sociale est quasiment inexistante ! Simran doit chercher à comprendre comment une jeune fille de quatorze ans, Durga, en deuxième narratrice, battue, brulée et violée peut passer du statut de victime à celui de suspecte dans une horrible histoire de meurtre en série : treize personnes d’une même famille, dans une même maison, perdent la vie dans des circonstances atroces. Elle trouve bizarre l’accumulation des faits un peu trop bien ficelés et décide de partir en croisade pour éventuellement sauver cette jeune fille. Que s’est-il réellement passé ? Ce drame n’est-il pas la suite logique d’une précédente atrocité ?

temoin de la nuit 1 couvertureL’énorme différence entre les deux femmes, décrites par Kishwar Desai, est magnifiquement bien orchestrée par les réflexions véhiculées de la bouche de la narratrice principale. Une femme rebelle face à face avec une jeune fille dont la destinée, pourtant toute tracée, bascule tragiquement. L’impact que provoque un héritage en perspective sur les médias, les tribunaux et la police en dit long sur la réelle motivation et gestion des têtes pensantes de l’Inde, surtout quand une femme est au cœur de l’intrigue. L’auteure va ouvrir, pour les lecteurs, la boîte de Pandore de la culture indienne, presque méconnue des pauvres novices que nous sommes, l’intégrant totalement à l’intrigue. On décèle une histoire bien noire dans un pays encore plus noir où l’innocence féminine, dans tout le sens du terme, ne vaut pas grand-chose …

Une enquête dans la culture indienne

Cette histoire très haute en couleur, noire bien sûr, nous interpelle et bouscule les certitudes pourtant bien ancrées en nous. Vouloir être libre dans sa tête et dans son corps peut engendrer des dégâts irréversibles sur son futur et c’est justement la quête de vérité de Simran qui fait voler en éclat l’innocence de la jeune Durga, n’étant définitivement qu’une victime. La narratrice principale découvre l’histoire malheureuse de la sœur aînée de Durga désireuse de suivre un autre chemin que le tracé conventionnel, mais également celui de la belle-sœur « Binny » qui échappe à son destin et son mari, Rahul, l’illustre inconnu dont personne ne veut parler et le commissaire, un homme des plus pervers. Tout le long de son enquête, elle se heurte à la rigidité de la culture indienne qui s’oppose sans cesse à la liberté de choix des différentes femmes constituant cette histoire. Le récit des deux narratrices, Simran et Durga, se superpose de manière très organisée ; pendant que la première fouille dans la vie des protagonistes de l’histoire, la deuxième écrit progressivement le déroulement des faits et leurs raisons. Elles semblent, au premier abord, très éloignées les unes des autres et pourtant… Tout en finesse, l’auteure nous plonge dans la psychologie de ces personnages et nous assistons impuissants et terriblement angoissés à l’explosion de la terrible vérité.

Kishwar Desai at the Oxford literary festival, 2010.Un polar au service d’une bien sombre réalité

Kishwar Desai nous immerge dans le monde du manque de considération de l’homme vis-à-vis de la femme dans ce qu’il y a de plus écœurant : la violence des coups, le viol et l’internement sur des enfants de sexe féminin. Un univers inimaginable pour nous, partisans des droits de l’enfant et de la femme. Un sentiment de profond dégoût nous envahit face à ce monde d’homme dans la société indienne : le règne de la corruption à tous les étages de la hiérarchie politique, administrative, religieuse, médiatique et médicale. Une culture totalement archaïque de nos jours. Nous qui venons de vivre l’horreur des attentats, l’Inde la vécut bien avant nous et le vit encore aujourd’hui et pourtant aucune leçon n’en a été tirée. L’auteur avec sa plume bien aiguisée nous livre un polar dans ce qu’il y a de plus noir et quand cette belle demeure, maison du drame, brûle ; notre cœur brûle aussi, de colère et d’incompréhension, à l’unisson avec les personnages de cette bien triste histoire. Un livre à lire absolument ne serait-ce que pour apprécier à sa juste valeur le travail accompli par plusieurs grandes dames dont Simone Veil !

Françoise Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *