Pour l’amour du western avec Tiburce Oger

Auteur reconnu dans le monde de l’héroïc-fantasy, Tiburce Oger n’aime pas ce genre comme il nous le confie dans cette interview, il préfère, de loin, le western. Ceci explique pourquoi son dernier ouvrage est un western ! Mais ici pas de gun-fights, juste le western sauvage, celui qui aime et respecte la nature comme on peut le découvrir dans sa série Sur la piste des ombres ou dans son dernier opus, Buffalo Runner dont la critique est à découvrir sur notre site.

Vous revenez au western avec Buffalo Runner, d’où vous vient cette passion pour cet univers ?
Tiburce Oger : Je ne sais pas… j’ai été élevé par mon père qui était moniteur d’équitation et dresseur-éleveur, j’ai monté à cheval très tôt dès l’âge de quatre ans, donc je pense que déjà ça aide pas mal. Puis après, je regardais tous les westerns à la télé, les Comanche, les Blueberry pour la BD. Ma génération a vraiment baigné là-dedans, donc je pense qu’il y a de ça et moi il y a l’attrait pour la nature et les bêtes sauvages, le monde civilisé et urbain me fait fuir ! Je déteste ça !

©Tiburce Oger
©Tiburce Oger

Cela faisait une dizaine d’années que vous aviez laissé de côté le western, pourquoi avoir voulu revenir au western maintenant, après avoir pas mal digresser ces dernières années ?
Tiburce Oger : Parce qu’en fait, je fais de l’héroïc-fantasy depuis 25 ans en détestant ça ! L’héroïc-fantasy avec les gros musclés, les caleçons panthères, des grosses épées, ça j’exècre ! Donc quand j’ai fait Gorn, au départ c’était un projet western et le héros était censé être le fantôme d’un officier confédéré qui revenait et puis les éditeurs me disaient à l’époque : « tu sais le western, à part Blueberry, ça se vend pas, c’est has-been, donc si tu veux, tu prends ça et tu le transformes en héroïc-fantasy, ça devrait marcher. » Ça m’a tellement piqué au vif, ça m’a tellement vexé que je me suis dit d’accord je vais tenter mais je vais en faire une parodie et le premier tome de Gorn démarre comme une parodie et à un moment donné je me suis pris au jeu et c’est devenu une histoire d’amour, une histoire romantique dans un univers médiéval. Donc au bout de huit tomes, j’ai dit, bon là, c’est bon, j’ai envie de faire du western et on m’a dit « ok c’est bon, vas-y » puis après ça a capoté un peu avec un changement d’éditeur chez Vents d’Ouest, donc je suis parti à Castermann qui m’a proposé de faire un one-shot avec Vincent Pérez, d’un one-shot, j’en ai fait quatre tomes, là-dessus, Anne Robillard m’a demandé d’illustrer Les Chevaliers d’Émeraude et j’en ai fait cinq albums. Et quand Louis Delas est venu et a fondé Rue de Sèvres, il m’a dit t’as carte blanche, bah je t’ai fait un western ! (rires)

Pour revenir à votre western, paru chez Vents d’Ouest, La Piste des ombres, dont vous avez réalisé trois tomes, en lisant Buffalo Runner, on se rend compte que vous faites énormément écho à cet univers…
Tiburce Oger : Oui surtout au tome trois, lorsque je parle d’un chasseur de bison.

©Tiburce Oger
©Tiburce Oger

Tout à fait, même dans le dessin, le personnage de Zachary dans La piste des ombres est très proche d’Ed Fisher, le héros de votre nouvel album, pourquoi avoir voulu revenir à l’origine et ne pas tenter de partir sur quelque chose de nouveau et d’aborder des thèmes différents du western ?
Tiburce Oger : Ça s’explique par ma façon d’aborder le western. Je voulais un personnage qui raconte, qui donne son point de vue sur des faits réels, sur la conquête de l’ouest selon comme lui l’avait vécue. Je ne voulais pas faire du western comme ce qui sort actuellement beaucoup où sont repris les codes du cinéma western, de la BD western mais de l’historique réel du Far-West, or là, j’avais envie d’un personnage ayant vécu le Far-West et qui raconte ce qu’il a vécu. Donc je me suis pas mal inspiré de récits autobiographiques de chasseurs de bisons, d’aventuriers, de façon à essayer de coller le plus fidèlement à la réalité et pas de faire des gun-fighters une fois de plus.

Cela faisait plus de dix ans que vous n’aviez pas travaillé seul sur un album…
Tiburce Oger : Oui, alors j’ai écrit pour d’autres, pour Patrick Prugne (NDLR : L’auberge du bout du monde, Caonoë Bay), Arinouchkine (NDLR : Ewen), pour pas mal de monde et c’est vrai que ça fait au moins dix ans que je n’ai pas travaillé tout seul et ça, ça fait du bien… ah ouais…

©Tiburce Oger
©Tiburce Oger

Et avant que Rue de Sèvres ne vous propose cette « carte blanche », vous aviez déjà envie de retravailler seul ?
Tiburce Oger : Ah oui, oui, c’est sûr. D’ailleurs, j’ai un deuxième album qui est prévu, qui est déjà écrit dans lequel on retrouvera des personnages du premier, par contre maintenant, je ne ferai plus que des one-shot.

Pourquoi ne voulez-vous plus faire de séries ?
Tiburce Oger : Ben là, je sors de deux séries. Il y a eu un petit Canoë Bay pour faire un one-shot et j’ai vu que ça plaisait bien. Après Patrick Prugne a continué dans cette veine avec des histoires sur les indiens (NDLR : Pawnee et Frenchman) et moi j’avais envie de faire des histoires complètes. J’ai fait Gorn, il y avait onze tomes, j’avais commencé que des séries Orull, quatre aussi. Je pense que c’est bien aussi pour le lecteur de parfois lui offrir des histoires complètes.

Que vous a apporté de travailler avec d’autres dessinateurs ou scénaristes ?
Tiburce Oger : Plein de plaisirs et plein de frustrations ! Le plaisir de travailler avec quelqu’un dont on admire le travail, et c’est frustrant de voir que leur interprétation de mon histoire, en tant que scénariste, n’est pas réellement celle que j’aurais voulu sur le cadrage, sur un regard, sur un angle, sur une prise de vue… Alors je ne peux pas obliger le dessinateur à exactement suivre toutes mes indications sinon il n’a plus de liberté. Après quand je travaille avec un scénariste, ça m’amuse de découvrir son histoire et d’essayer de l’interpréter au mieux de ce qu’il veut et en même temps c’est frustrant de se dire que ce ne sont pas forcément ses idées, ses envies de narration. Donc vraiment, écrire pour soi, c’est bien. À condition de ne pas tomber dans la facilité en se disant, ça non, la scène de bataille, je ne la décris pas parce que je n’ai pas envie de la dessiner. Il faut se forcer aussi.

©Tiburce Oger
©Tiburce Oger

Vous dites avoir été influencé par votre enfance et votre goût pour la nature et les chevaux mais quels dessinateurs vous ont poussé à faire du western, au-delà de Charlier et Giraud (Blueberry) ?
Tiburce Oger : Plutôt que Giraud et Blueberry, moi c’est vraiment Hermann (NDLR : Comanche) que j’ai plutôt admiré. J’ai adoré les Jonathan Cartland de Blanc-Dumont, je pouvais lire aussi Les Tuniques bleus (NDLR : Cauvin et Salvérius) et m’éclater avec ça. La première génération des Lucky Luke de Morris, pour moi, c’est des chefs-d’œuvre. Là c’est pour rester dans le western. Après j’ai découvert d’autres auteurs. Il y a vraiment un panel impressionnant, mais je crois que vraiment pour le western, c’est Comanche de Hermann et Greg qui avait ce côté romantique déjà dans le personnage, il y avait vraiment une belle narration, ça sortait un peu des sentiers battus.

Pour parler de vos dessins maintenant, certaines de vos vignettes n’ont pas de couleur alors que d’autres n’ont qu’une couleur et ce sont les différences de ton qui donnent vie à la case, pourquoi ces choix chromatiques ?
Tiburce Oger : Ça c’est au feeling, une case va juste avec une monochromie de bleu pour donner l’ombre, elle se suffit à elle-même, si c’est un mouvement assez violent, un regard, c’est pour appuyer sur le dessin plus que sur la couleur. Quand je mets de la couleur, c’est pour donner une ambiance, de l’humidité, un ciel pluvieux, de la neige, du froid, ou au contraire le côté aride avec la poussière. Il faut que ça serve les éléments, le décor. La nuit, c’est pareil, j’aime bien jouer sur des bleus. J’aime bien les couleurs assez tranchées, j’ai tendance à bien y aller, comme je viens de l’héroïc-fantasy, on met beaucoup de couleurs très vives et là, il faut que je me freine… (rires)

©Tiburce Oger
©Tiburce Oger

Vous réalisez plusieurs dessins pleine-page, ce n’est pas courant dans la BD…
Tiburce Oger : Ça c’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire. J’ai toujours essayé d’en caser mais là par exemple dans l’album que je suis en train de faire, je n’ai pas pu, je n’ai pas la place donc j’en mets pas mais quand je peux, j’essaie de caser des grandes illustrations. C’est un plaisir, un plaisir pour le lecteur de pouvoir s’évader dans le décor, sinon ça n’a aucun intérêt, à moins que ce soit pour clore un chapitre. Dans Buffalo Runner, ça permettait de clore un chapitre de la vie d’Edmund Fisher.

Est-ce que vous allez retravailler sur autre chose que du western ?
Tiburce Oger : Oui, là, en ce moment, je suis en train de travailler sur un album qui va raconter les faits de résistance de mon grand-père maternel pendant la seconde guerre, sa déportation et sa survie à la déportation. Ça va être un gros bouquin aussi et ce qui est bien, c’est qu’il s’est décidé enfin à en parler un petit peu. Il est toujours en vie et donc j’ai une mémoire vivante, donc là il faut que j’en profite. Quand je lui demande à quoi ressemblait un tel ou un tel et que je n’ai pas de photos, il peut me le décrire et ça, c’est génial !

Avez-vous d’autres projets de collaboration ?
Tiburce Oger : Là, au mois de mars, il y a Black Sands qui va sortir, avec un jeune dessinateur dont ce sera le premier bouquin. Cela raconte l’histoire d’un marin de l’US Navy en 1943 qui sombre avec son navire dans l’archipel Bismark dans le Pacifique et qui se retrouve échoué sur une île et sur l’île, il y a des choses qui se passent…

Dans vos futurs projets et même dans vos précédents ouvrages, on sent que l’Histoire tient une grande place et que vous cherchez toujours à revenir au réel, hormis pour l’héroïc-fantasy, pourquoi ?
Tiburce Oger : J’aime bien ça ! Avec Canoë Bay, c’est pareil, c’est ancré sur des faits historiques, sur le western aussi. Dans Buffalo Runner, le marquis de Murray, c’est vraiment un personnage qui a existé par exemple. J’aime bien faire de l’Histoire dans l’histoire, mais ça m’est aussi arrivé de travailler sur des choses complètement inventées comme pour Ewen ou Orull.

Propos recueillis par Jérémy Engler

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