Un poyo rojo a mis le feu au Toboggan !

Lors d’une froide soirée de janvier, Un poyo rojo a réchauffé le cœur des spectateurs du Toboggan, ce lieu culturel si chaleureux et accueillant à Décines. Luciano Rosso et Alfonso Barón sont deux excellents danseurs argentins qui se mettent en scène et nous proposent un spectacle entre danse, mime et acrobatie. Le spectacle, programmé l’an passé, n’avait pas pu être présenté car un des danseurs était blessé. Cette saison, les deux danseurs, accompagnés de leur metteur en scène Hermes Gaido, sillonnent les routes européennes pour leur tournée, après être passés par le Festival Off d’Avignon et le Théâtre du Rond-Point de Paris. La salle était remplie de jeunes et de moins jeunes spectateurs, tous, impatients de découvrir « ce spectacle [qui] fait salle comble partout où il passe, en Amérique latine et en Europe. Un véritable succès populaire ! [1] ». Nous étions prévenus et le succès n’a pas manqué.

Un combat de coqs des plus athlétique

© Alejandro Ferrer
© Alejandro Ferrer

Alors que les spectateurs s’installent, les deux danseurs s’échauffent sur fond sonore de musique latine En tu pelo de Lía Crucet. Cette ambiance des plus festives est rompue lorsque les deux hommes s’avancent en avant-scène et nous fixent du regard pendant de longues minutes de silence. Ils se mettent en quelque sorte à nu sur un grand plateau vide où seuls quelques éléments plantent le décor : nous sommes immergés dans l’univers intime d’un vestiaire sportif masculin. Les deux hommes en tenue de sport découvrent d’abord leur propre corps à travers quelques pas de danse, puis très vite, ils se toisent et entrent dans un duel compétitif. Nous observons alors un combat de coqs. D’ailleurs « un poyo rojo » signifie en argot espagnol « un coq rouge ». Un dialogue sans parole ni musique se crée entre les deux hommes. Chaque mouvement répond au mouvement de l’autre. Leur respiration rythme leurs pas qui résonnent sur le plancher. Transpirants et musclés, Luciano Rosso et Alfonso Barón représentent alors les figures stéréotypées de la virilité masculine. Alors que les deux danseurs maîtrisent parfaitement leurs corps, ils se jouent des codes du genre. Petit à petit, cette masculinité oscille. Alternativement, ils se pâment comme des coqs fiers, forts et solides et soudain leurs corps ondulent pleins de grâce, de souplesse dessinant des silhouettes aux caractéristiques souvent associées à la féminité. Les deux corps des danseurs progressent vers une sensibilité inhabituelle dans le cadre très hétéro-normé du sport masculin.

Un trio : Deux danseurs et un poste de radio

© D.R.
© D.R.

En lisant le programme de salle, le spectateur est informé qu’il n’y a pas deux, mais trois interprètes : Luciano Rosso, Alfonso Barón et un poste de radio (qui ne fait son entrée que plus tard dans le spectacle). Véritable intermédiaire entre les deux danseurs, c’est un élément dramaturgique fort de sens. La radio est d’abord utilisée comme un objet de pouvoir convoité. Qui aura le contrôle sur le choix de la musique ? Il faut rappeler que cette radio est en direct : de véritables émissions nous parviennent. Ce faisant, elle est aussi un média qui diffuse des bribes de réalité et symbolise alors en quelques sortes toute la diversité de notre société. Ils tentent d’affirmer leur pouvoir en changeant incessamment de fréquence et improvisent en fonction de la musique ou de l’émission sur laquelle ils tombent. Les deux danseurs sont alors en complète improvisation durant ces séquences qui nous rappellent l’art de la performance. Ils relèvent la difficulté et le risque de l’improvisation avec brio ! Il est d’autant plus émerveillant de voir la justesse du hasard qui fait écho à notre société. Ce que nous entendons nous rappelle l’actualité comme par exemple ce politicien à la présidentiel, Radio Scoop, ces musiques françaises comme Stromae, cette interview sur La la land, etc. Nous nous souvenons du moment où les deux hommes s’apprêtent à s’embrasser et qu’une émission catholique est diffusée à la radio. Si ces coïncidences nées du hasard sont des plus comiques, nous pouvons pourtant reprocher à ces passages de manquer de rythme.

Le public en poche

© Bren Fahey
© Bren Fahey

Nous avons déjà souligné la diversité des spectateurs présents dans la salle. Ce soir-là, l’audience était des plus vivantes. Les deux danseurs à travers leurs grimaces, leurs acrobaties improbables et leur second degré génèrent très rapidement les réactions du public. Ils créent une véritable relation avec leur public. Par exemple, après les applaudissements, chacun adresse un petit mot en français aux spectateurs. Luciano Rosso offre même un petit numéro bonus pour le plus grand plaisir des spectateurs qui rient à gorge déployée. Depuis 2008, leur spectacle tourne et rencontre un très grand succès public et critique. Ces deux danseurs aux multiples talents n’ont peur de rien et offrent une autre représentation de la masculinité hors des normes que nous voyons peu sur scène. Un poyo rojo est une belle rencontre sincère et charnelle entre deux êtres qui se cherchent ; et il se trouve que ces deux êtres sont du même sexe. Les deux danseurs ouvrent une fenêtre sur un autre horizon masculin et propose une image sincère et sans tabou de l’homosexualité.

Camille Dénarié


[1] Extrait du flyer du Toboggan annonçant le spectacle Un poyo Rojo.

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