Préjudice, et si la famille était le lieu d’un très fort sentiment d’injustice ?

Préjudice est un des premiers films du jeune réalisateur belge Antoine Cuypers. Dans ce film sorti le mercredi 3 février, le réalisateur nous invite au repas de famille organisé par les parents de Cédric. Ce huis clos relativement oppressant, où l’on sent qu’à tout moment un drame peut arriver, montre que la famille est un formidable espace dramatique. Les tensions y sont exacerbées puisqu‘elles sont souvent dissimulées longtemps sous les apparences. Il s’agit souvent de mettre de l’eau dans son vin, de ne pas faire de vagues afin de ne pas fâcher ceux que l’on aime. Aussi, quand les masques tombent, l’équilibre de la famille se trouve menacé…

La famille ou le rejet de l’étranger, de l’être singulier

Le réalisateur nous plonge dans une famille presque ordinaire. Dès le début du film, la caméra s’attarde plus longtemps sur le personnage de Cédric, jeune homme d’une trentaine d’années, fragile psychologiquement, et qui semble parfois à la limite de la folie. Vivant encore chez ses parents, n’ayant ni travail ni vie sociale extérieure, ce dernier semble souffrir terriblement de sa situation, d’autant plus que sa mère refuse par inquiétude qu’il réalise son rêve le plus cher : partir en Autriche. Le spectateur sent dès le début que Cédric est un être à part. Alors que tout le monde s’active dans la maison pour préparer le repas, il erre dans la maison. Après un orage, tandis que les autres se précipitent pour débarrasser la table, lui reste stoïque sous la pluie. La caméra filme alors les personnages au ralenti, leurs gestes lents mettent alors en évidence l’immobilisme de Cédric. Cédric paraît également rejeté par certains membres de sa famille. Son étrangeté fait peur aux autres ou en tout cas les met mal à l’aise. Sa belle-sœur est prise d’une peur panique lorsqu’elle s’aperçoit que son fils est parti seul avec Cédric dans les bois entourant la maison familiale. Son beau-frère se moque gentiment de lui lorsqu’il lui demande comment se passe son travail.

Mais surtout ce qui va déclencher l’incompréhension générale face au jeune homme, c’est sa réaction suite à l’annonce de sa sœur. Celle-ci folle de joie, est fière de dire à sa famille qu’elle attend un enfant. Alors que tous les membres de la famille l’embrassent, la félicitent, se réjouissent pour elle, Cédric pose des questions considérées comme mal venues par les autres : es-tu prête à devenir maman ? Tu es sûre que tu ne préfèrerais pas avorter ? Cédric est alors sèchement invité à se taire. On sent à ce moment-là sa profonde envie d’exister et c’est lors du repas que tout explose. Il met la carte de l’Autriche sur les assiettes et clame son besoin de partir, dit haut et fort son sentiment d’injustice. Il demande des excuses à sa famille pour avoir été mis à l’écart pendant son enfance, pour n’avoir pas participé aux sorties familiales, pour n’avoir pas été consolé par son frère et sa sœur, pour ne pas avoir le droit de partir en voyage. Il démontre aux autres que la normalité est une question de point de vue et qu’ils l’ont empêché de vivre. Pour lui, il y a incontestablement eu  préjudice…

Seul sous la pluie

La famille, un lieu de l’incompréhension et de l’injustice

Le titre Préjudice prend en effet tout son sens. Si l’on se sent parfois du côté de Cédric et que l’on se demande si ce ne sont pas les autres membres de la famille qui sont finalement étranges, on ressent également de la compassion pour les autres membres de la famille et l’on ne peut s’empêcher de se mettre à leur place. Dans cette famille, tout le monde se sent profondément incompris et souffre d’un manque de reconnaissance. Le repas cristallise toutes les tensions accumulées depuis des années et tout le monde explose, vide son sac. Et les reproches pour chacun sont profondément durs à entendre. La fille reproche à sa famille de ne pas lui témoigner beaucoup de considération alors qu’elle attend un heureux événement. Elle a souffert de l’attention portée à son frère plus fragile. La mère qui apparaît assez dure avec son fils, cache en réalité un sentiment profond d’impuissance et explique à ce fils différent qu’elle a toujours fait ce qui lui semblait bon et qu’elle aimerait obtenir un soupçon de reconnaissance. La belle-fille asiatique quant à elle trouve ses beaux-parents peu aimables et accueillants. Le père de Cédric quant à lui préfère souffrir en silence. Il paraît si épuisé qu’il ne parvient presque plus à parler. Cette tension est matérialisée par une atmosphère pesante. La musique avec les percussions se fait parfois oppressante, notamment quand Cédric se retrouve seul avec des membres de la famille. On pense qu’un drame va se produire, que l’un des personnages va passer à l’acte. Mais il n’en est rien. Les personnages parviennent encore à parler, à communiquer pour éviter le drame. La pluie et l’obscurité grandissante renforcent cette atmosphère pesante, plus le tonnerre gronde, plus les nuages s’amoncèlent et plus on s’achemine vers l’explosion de Cédric et le règlement de compte entre tous les personnages.

Affiche préjudice

Une performance d’acteurs

Ce film est d’autant plus prenant et touchant qu’il est servi par des acteurs de talent, dont la plupart sont encore inconnus. Thomas Blanchard réussit parfaitement à simuler le mal-être profond de Cédric sans tomber dans la caricature. Il nous fait à la fois frissonner d’émotion et d’angoisse. Arno Hintjens (chanteur belge) est également crédible dans le rôle du père taiseux qui bien que dépassé par le comportement de son fils, lui voue une affection sans faille. Il nous touche par ses silences qui en disent long sur sa souffrance intérieure. Peut-être se sent-il le plus coupable, car il est le seul à formuler des excuses à son fils. Nathalie Baye, qui est la seule actrice connue, est excellente dans le rôle de la mère à bout. Sous une apparente sévérité se cache une impuissance touchante face à ce fils différent, pour lequel elle ne parvient plus à éprouver de l’affection. On est tenté de la détester lorsqu’elle fait attacher son fils à son lit et l’on compatit à sa douleur lorsqu’elle narre son combat pour élever ce fils différent.

Ce film bouleverse le spectateur, car il nous interroge sur nos relations avec nos proches, nous pousse à nous demander comment nous réagirions si nous avions un enfant ou un frère différent qui a des obsessions et de profondes angoisses. Enfin, cette fiction nous pousse dans nos retranchements : est-ce Cédric qui n’est pas normal, qui est fou ? Ou est-ce sa famille qui en lui causant des préjudices de manière involontaire, l’a rendu fou ? Finalement, qu’est-ce que la normalité ? Précipitez-vous au cinéma Comoedia pour découvrir ce petit chef-d’œuvre du cinéma.

Mel Teapot

Une pensée sur “Préjudice, et si la famille était le lieu d’un très fort sentiment d’injustice ?

  • 16 février 2016 à 22 h 09 min
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    Excellent film, quelle performance de Thomas Bernard ! Magnifique ! Très émouvant aussi, à ne pas rater !

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