Première réussie pour Le Fantasme de l’Échec

Si Le Fantasme de l’Échec commence comme une conférence sociologique au fallacieux et drôlissime thème « Intermittents, une sociologie de l’incertain », il révèle en réalité une réflexion philosophique sincère et pertinente sur le rapport de l’artiste à l’échec et à la réussite. Thème au cœur de l’actualité, mais plus encore, au cœur de l’Homme, et qui invite par mille chemins à la réflexion existentielle bien au-delà du milieu artistique. Après une première présentation à l’état brut au Théâtre de l’Élysée, Véronique Bettencourt signe aux Ateliers, jusqu’au 13 décembre, sa première création personnelle.

Du théâtre burlesque

Le néologisme générique choisi par la metteuse en scène pour définir son spectacle, « divertissement prosopographique documentaire et chanté », parvient en une formule à synthétiser avec exactitude le foisonnement de son propos. Un théâtre documentaire, vraiment ? Si tout débute comme une conférence a priori sérieuse, plein feux sur la salle, adresse frontale au public, c’est sous couvert d’un ton délicieusement décalé. Pour mener à bien son projet, et avec une pédagogie redoutable qui lui permet d’entraîner les spectateurs dans sa réflexion,Véronique Bettencourt s’invente un double burlesque au nom évocateur : Solange Dulac, femme-enfant candide, flanquée d’une jupe à losanges et de bottes en caoutchouc rouges, qui rappelle de loin une Isabelle Carré dans Les Émotifs anonymes. Son comparse, sociologue de fiction, porte toutes les caractéristiques de son archétype, jusqu’à la douce caricature : col roulé, veste affreuse, il surjoue l’intellectuel et la condescendance. Peu à peu, le duo de clowns s’esquisse, non sans rappeler les personnages d’Abel et Fiona, hérauts du cinéma burlesque contemporain. Et comme tous les clowns, comme les fous shakespeariens, ils sont la voix, sous le masque, d’un message existentiel De leur rencontre naît un dialogue réflexif très coloré… mais surtout philosophique.

© Louise Kehl
© Louise Kehl

Un joyeux chantier

Véronique Bettencourt ne cache pas dans ses choix scénographiques son goût pour la bidouille, un « joyeux bazar multimedia povera » comme elle aime définir l’esthétique de son plateau, en référence à l’arte povera, « art pauvre » italien des années 60. La référence artistique est lourde de sens : en se plaçant sous l’égide de cet art anti-consumériste et anti-industriel, Véronique Bettencourt en épouse aussi l’idéologie où le geste artistique est privilégié à l’œuvre même. Premier indice de sa réflexion? Sans doute. Sans basculer non plus dans le théâtre d’objets, Véronique Bettencourt sait en tout cas se saisir de ce qui l’entoure pour permettre la projection de ses super-8 et prendre le burlesque littéralement comme support au documentaire. Si elle se définit d’abord comme une plasticienne, c’est ici l’artiste protéiforme qui s’empare du plateau : vidéaste, comédienne, sociologue – ses chansons sont nourries de citations de spécialistes – chanteuse… Assurément, le bazar est joyeux et la musique y contribue par son ton naïf, quand la ritournelle du « fantasme de l’échec », se répète, elle, comme un mécanisme de réflexion.

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© Louise Kehl

Un Théâtre réflexif

C’est dans d’authentiques rencontres avec des artistes que Véronique Bettencourt puise la matière du spectacle et de sa réflexion, plus intéressée par le questionnement auquel elle nous invite que par les réponses à y apporter – pourvu qu’il y en ait. Questionner le moteur de l’artiste est, comme au cœur de tout questionnement, le départ pour une quête, ici tracée pour le symbole entre Lyon, la province, et Paris, image d’Épinal où se concrétise tout rêve de gloire. La route ici parcourue est en fait le prétexte à des rencontres les plus diverses possibles, tant socialement que géographiquement, se soumettant autant à la rigueur de l’enquête sociologique qu’à un éclatement de la parole, un grouillement de voix qui grossit au fil du spectacle et envahit l’espace du plateau. Comme toute bonne quête philosophique qui se respecte, celle de Solange Dulac prend la forme d’un voyage rythmé par une déambulation autour du plateau, micro-perche brandi à la main. Entre investigation et rêverie de promeneuse pas si solitaire, Véronique Bettencourt et son personnage exploitent le documentaire comme un kaléidoscope de paroles traçant le sillon d’une démarche réflexive. Auto-dérision mordante ou vrais coups de gueule, l’hétérogénéité des témoignages ne vise pas la synthèse, pas la réponse, mais juste le constat et l’amorce d’une introspection : la réussite n’est-elle pas au fond bien vaine quand on aime réellement son art ? Et le plaisir n’est-il pas dans l’exercice de l’artiste plutôt que sa reconnaissance ?

En dépit de quelques longueurs de dialogue dans la deuxième partie du spectacle, Véronique Bettencourt propose un petit bijou intellectuel, vrai mais humble, dont la force réside d’abord dans l’intelligence réelle du sujet et la sincérité magnifique de son traitement. On souhaite à Solange Dulac bien d’autres quêtes, puissent-elles nous raviver autant l’esprit.

Yves Desvigne


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