Promenons-nous dans les bois avec le nouveau roman d’Éric Reinhardt, L’Amour et les Forêts

Éric Reinhardt s’est jusqu’à maintenant illustré avec brio dans le décryptage des sociétés libérales, du gouvernement de l’argent, de façon littérale ou métaphorique. En cette rentrée littéraire, il surprend avec un roman bien plus intimiste, en se focalisant sur le destin romanesque d’une seule héroïne, Bénédicte Ombredanne, harcelée par son époux et dont les rêves sont constamment brisés par ce que l’on appelle « le réel ». Une plongée dans le sentiment, l’onirisme, l’idéal, rythmée par des phrases tendues, acérées qui tranchent avec le ton parfois fleur-bleue du roman.

Bénédicte Ombredanne, c’est moi !

L’Amour et les Forêts s’installe d’amblée dans la lignée de Madame Bovary ou d’Anna Karénine, livres de femmes confrontées à la réalité qu’elles cherchent à fuir. La différence est que l’héroïne d’Éric Reinhardt est fascinée par sa propre perte, par sa descente aux enfers. L’héroïne – Bénédicte Ombredanne – est donc un personnage énigmatique et ambigu. C’est d’ailleurs pour cette raison, pour ce mystère, que le personnage de l’auteur qui ouvre le roman s’intéresse à cette femme fictive.

eric-reinhardt

Éric Reinhardt est un habitué de l’autofiction : depuis Cendrillon, en 2007, le personnage « Éric Reinhardt » fait de fréquentes apparitions dans ses livres. Ici, il assume pleinement son rôle, avec une naïveté digne du dix-neuvième siècle. Il reçoit donc une lettre de Bénédicte Ombredanne, lettre qui le fascine et qui occasionne quelques réflexions certes intéressantes mais assez laborieuses pour un incipit. Pourtant l’auteur ne donne pas l’impression d’être prétentieux : son style précieux et ondoyant donne une certaine simplicité de ton qui est agréable.
L’on apprend donc que Bénédicte Ombredanne est mère de famille, professeure au lycée et cherche à fuir la réalité ; de surcroît elle écrit des messages « de toute beauté, vibrant[s] et lumineux ». Bénédicte Ombredanne est un personnage de fiction – ce sur quoi insiste Éric Reinhardt dans toutes ses interviews – c’est l’« avatar féminin » de l’auteur. Pourtant, la matière de L’Amour et les Forêts, c’est les correspondances que l’auteur a entretenues avec des lectrices, c’est la synthèse de plusieurs histoires, de plusieurs témoignages qu’on imagine émouvants, de femmes qui s’étaient senties touchées par la question de l’accomplissement de soi qu’explore Cendrillon.
Le parallèle avec Les Jeunes filles de Montherlant (un écrivain à succès reçoit des lettres de lectrices et répond avec un mélange de gourmandise et de lassitude) est assez facile, mais Éric Reinhardt ne cite pas son modèle. Il se dit plutôt inspiré par le dix-neuvième siècle, au point de citer Villiers de l’Isle-Adam en épigraphe et de l’intégrer à son roman, par le biais d’une nouvelle de ce dernier, « L’Inconnue » (issue des Contes cruels).
L’Amour et les Forêts effectue un aller-retour efficace entre le monde intérieur de l’héroïne, qu’on peut dire aussi idéaliste que son auteur, et le monde extérieur, porté à son paroxysme par le mari, Jean-François, dominateur, directeur d’un grand magasin, qui perpétue un schéma patriarcal, misogyne et disciplinaire, normatif, routinier.
Cependant, ce roman n’est pas une illustration du comportement des pervers narcissiques : c’est avant tout le portrait d’une femme, qui, selon les mots de l’auteur, « vit un calvaire proche de l’avilissement d’un salarié ».

Faire l’amour avec l’arbre qui cache la forêt

Entre roman social et autofiction, L’Amour et les Forêts met donc en relief la question de l’entrave, de l’empêchement, de la servitude, de l’humiliation. Le monde extérieur, terrifiant, est une agression face à laquelle il est important de se constituer un imaginaire, un monde intérieur – thème très dix-neuvième siècle. Loin de se cacher derrière un style « intimidé et audacieux, respectueux et cavalier, sérieux et désinvolte, intelligent et ingénu voire enfantin », Éric Reinhardt table sur ce qu’il nomme lui-même la « sincérité, le premier degré ». Il quitte l’ironie et le sarcasme de ses premiers écrits et trouve une langue bien plus sensible.

Image représentant Emma Bovary
Image représentant Emma Bovary dans le film Madame Bovary (2014)

Cette sensibilité flirte à certains moments avec le sentimentalisme. Lorsque l’héroïne (en digne héritière d’Emma Bovary) est avec son amant, on fait face à des effusions de romantisme et la fleur-bleue devient la règle. À l’heure où la littérature tend à rejeter ces accès de sentiments, Éric Reinhardt prouve un certain courage littéraire en n’éludant pas les états d’âme, les caresses et les envolées lyriques.
L’Amour et les Forêts joue sur le contraste. Les dérèglements textuels, des ruptures de temps, l’intervention d’une nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam, des passages audacieux d’un chapitre à un autre : on sent un véritable souci de composition, qui cherche à communiquer ce que ne dit pas l’énonciation. Peut-être que ces détonations formelles compensent l’absence de digressions et autres parenthèses dont Éric Reinhardt était familier dans ses précédents livres.
Ici, peu ou prou d’ambages, au profit d’une trajectoire directe, d’une concentration sur la chute de l’héroïne, qui vit avec une épée de Damoclès permanente. La tension entre la réalité matérielle et une « autre réalité », celle des symbolistes, crée un danger permanent autour de Bénédicte Ombredanne, qui oscille entre la figure de la victime et du sacrifice. La lecture est une mise en danger, de même que l’écriture.

L’Amour et les Forêts est, au fond, un livre sur la création. Sur la naissance du désir de fiction, sur les rapports toujours ambigus entre la vie sociale et la vie littéraire, entre l’auteur et le personnage, entre l’écrivain et ses lecteurs ; et sur la fusion déconcertante qui s’opère dans l’instant épiphanique de la création. Une recherche perpétuelle de l’état extatique, du miracle, une quête de la beauté qui semble être la solution, pour Éric Reinhardt, à l’enfermement.

Au lieu de s’intéresser à la fuite et à la libération, comme nombre de ses contemporains, Éric Reinhardt professe plutôt une sagesse moins violente, moins radicale : la croyance en une instance poétique supérieure. La littérature devient alors la bouée de sauvetage d’êtres en perdition, leur porte d’accès à un univers salvateur. D’épouse désarmée et martyr, Bénédicte Ombredanne deviendra la maîtresse de son destin. Lire pour revivre, cela coûte 21,90 € aux éditions Gallimard.

Willem Hardouin

2 pensées sur “Promenons-nous dans les bois avec le nouveau roman d’Éric Reinhardt, L’Amour et les Forêts

  • 29 septembre 2014 à 12 h 41 min
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    J’adore ce roman et j’aime beaucoup votre critique: je suis d’accord pour admirer avec vous le jeu sur les « détonations formelles » qui n’ont vraiment rien à voir avec des « maladresses stylistiques » comme le prétend votre commentateur. Mais le personnage de Montherlant dans « les jeunes filles » est un monstre de misogynie, alors qu’Eric Reinhardt est au contraire féministe… Je ne trouve pas que ce puisse être une référence pour lui, mis à part l’aspect « correspondance »…

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