Psychanalyse, panique, peur et pression : Un contrat à l’Espace 44

Le Contrat, mis en scène par Lodoïs Doré — dont l’interview est disponible sur notre site — est un texte de Tonino Benacquista qui nous invite au cœur du cabinet d’un psychanalyste de renom. Du mardi 9 au dimanche 14 février 2016 à l’Espace 44, les comédiens Loïc Bonnet et Victor Bratovic nous présentent trois séances d’introspection, pendant lesquelles un chef de gang tente de se libérer de l’étau de peur qui lui enserre les tripes, tandis que le docteur, lui-même effrayé par la violence et la menace que ce patient original représente, se voit obligé de le soigner.

Une psychanalyse pas comme les autres

La pièce nous invite dans le cadre très intime de la psychanalyse, et les deux protagonistes se montrent dès le départ en opposition l’un par rapport à l’autre. Le mutisme presque oppressant qu’affiche le docteur pendant les premières minutes du spectacle fait naître chez le patient un besoin anxieux de remplir le vide, qui entraîne un accouchement de paroles et de confidences. Pour la première fois de sa vie, il brise sa règle d’or, « la règle du silence ». Le silence est une seconde nature chez le patient, puisqu’en tant que chef de gang, il ne peut pas utiliser la parole : déjà parce qu’elle le trahirait, ensuite parce qu’il ne peut pas montrer qu’il hésite, ou qu’il a peur, à ses acolytes.
Bientôt, le praticien comprend qu’en soignant ce chef de gang, il se met en danger. Il refuse donc de le soigner, et à la psychanalyse se mêle un jeu de pouvoir, et de pression : le docteur a peur de son patient, qu’il ne veut pas suivre – mais le chef de gang affirme son autorité. Il a de son côté la violence, et la menace (de lui faire du mal, à lui ou à ses enfants). Et le docteur, à contrecœur, doit se rassoir et s’occuper de ce patient.
Le chef de gang a peur, parce qu’il ne croit pas que l’impunité existe, et qu’il est persuadé que ses crimes finiront par retomber sur lui. Au fur et à mesure, le praticien perd de sa neutralité ; il nous semble plus proche, et il finit par se livrer, il révèle, derrière le masque du psychanalyste renommé, un visage d’homme, surtout dans la dernière partie du spectacle. Le maffieux l’oblige à s’intéresser de près à sa guérison, et il n’est pas immunisé contre ce patient hors du commun. Et petit à petit, les rôles se renversent : il n’y a plus vraiment une seule autorité, puisque celle du docteur est bafouée – et le jeu de pouvoir auquel se livrent les deux hommes les font changer de fauteuil, comme si leur place définissait leur influence sur l’autre.

© PHB
© PHB

Le spécialiste décortique l’âme de son interlocuteur à l’aide de questions assassines et précises, auxquelles il associe des concepts et des notions. Le premier mouvement du patient est toujours de refuser de répondre – le pouvoir passe aussi dans sa volonté d’être l’initiateur de la confidence. Cette volonté ou nécessité de dominer l’autre nous entraîne dans un suspens terrible, et aboutit à un dénouement plutôt inattendu…

La peur sous le feu des projecteurs

En fait, ce n’est pas véritablement une psychanalyse à laquelle nous avons affaire. Plus qu’une introspection qui fournirait des réponses, c’est un élan chez le patient, une volonté de se libérer d’une angoisse si terrible qu’elle se manifeste physiquement par des maux de ventre, des bouffées de chaleur, etc. Plus qu’une volonté de se soulager du problème profond, notre maffieux souhaite se débarrasser des symptômes de cette frayeur. Il ne peut pas avoir peur, parce que cela remettrait en question sa toute-puissance. Il a peur de montrer sa peur – son père adoptif lui avait dit, il n’y a rien de pire que la peur de la peur.
Le décor, blanc, sobre, professionnel, s’articule autour d’une statue : dans sa mise en scène, Lodoïs Doré utilise en effet une sculpture qui reprend le motif principal de l’œuvre de Munch bien connue, Le Cri. L’original est un tableau expressionniste, peint au tournant du XXème siècle, qui se fait le symbole de l’angoisse existentielle qui prend l’Homme à la gorge. Statue blanche, située sur une étagère, elle fait face au public, elle est centrale, c’est le point de départ et le point d’arrivée de ce spectacle, comme une extériorisation de la peur que les deux personnages ressentent tour à tour. L’utilisation de la musique est aussi intéressante dans cette mise en scène, et un morceau classique, reprit par trois fois (une fois pour chaque séance) provoque et symbolise l’angoisse.
Dans les premières minutes de la pièce, un des comédiens demande à un spectateur de jouer à pile ou face, pour déterminer quel rôle jouera quel acteur. La situation ne cesse donc de se renverser, et la pièce se construit véritablement symétriquement, avec la parole, l’autorité, le pouvoir et la peur qui changent de camp au fil de la pièce.
Ce qui rend la pièce vraiment intéressante, indépendamment du talent incontestable des comédiens, c’est la façon dont ils réussissent à ne pas nous faire sombrer dans une ambiance écrasante, malgré le sérieux des enjeux dont ils débattent. Le texte est ponctué d’amusantes piques, qui nous permettent de nous libérer de l’angoisse que la représentation pourrait faire naitre chez nous.
À aller voir d’urgence !

Adélaïde Dewavrin


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