Puissance des mots et des gestes, le théâtre de Tatiana Frolova fait à nouveau vibrer la scène lyonnaise

Connue des amateurs de théâtre lyonnais, la compagnie KnAM traverse un fois de plus l’Europe pour se rendre à Lyon afin de présenter, pour la deuxième fois, leur spectacle Je n’ai pas encore commencé à vivre, un temps fort du Festival Sens Interdits en 2017. Cette année il est joué au Théâtre du Point du Jour, du 27 novembre au 12 décembre 2018.

Résonance de l’Histoire à travers une expérience intime

Une femme se présente aux spectateurs, elle sourit. Tatiana Frolova est la metteure en scène de cette pièce, mais elle est avant tout une femme russe qui cherche le passé de son pays, et se risque à le reconstruire, sous nos yeux. Elle affirme être de nature souriante, mais ce n’est que pour mieux cacher une tristesse.

Un premier pincement se cristallise alors, c’est comme si elle venait de dire : « ne croyez pas à ce que vous allez voir. Tout sourire n’est que tromperie, tout bonheur n’est qu’illusoire. »

Les acteurs entrent en scène : ils sont quatre, deux d’entre eux sont plus jeunes, un peu plus d’une vingtaine d’années sans doute. Deux générations dialoguent ainsi sur le plateau : l’occasion de questionner le présent et le passé afin de confronter les rêves déchus des uns, et les doutes des autres. Ils parlent tous russe, le texte est surtitré à l’écran. La langue est porteuse de sens, non dans les mots que le spectateur lambda ne comprends malheureusement pas, mais dans les sonorités : une violence, une colère s’en dégagent. Cette distance créée par la traduction, d’ailleurs souvent pointée du doigt, ne gêne absolument en rien la compréhension de la pièce, d’une part, et d’autre part, elle renforce même paradoxalement l’illusion dans laquelle les spectateurs se voient être pris progressivement. Le texte sonne comme un chant, un rite. Le regard se détache parfois de l’écran, et pourtant, du sens émerge encore. Les corps passifs du spectateur sont paradoxalement mobilisés dans l’envoutement de ces sons criés à ses oreilles, de ces corps qui s’expriment si près de lui.

© Alexey Blazhin

Il y a une compréhension entre ces acteurs, ces femmes et ces hommes, qui pourtant, ne parlent pas la même langue, ne côtoient pas le même monde. Mais cette intimité, n’est pas si univoque. Un cri vient casser cette illusion rassurante. Le jeune acteur au regard sombre et mélancolique se saisit d’une lampe torche, et, tout en hurlant, éblouit le regard des spectateurs du faisceau lumineux de son objet devenu outil de torture. Le corps se raidit, le cœur se serre. Un sentiment d’insécurité émerge : le théâtre peut-il faire mal ?

Une pièce minimaliste, aux dénonciations puissantes

La présence de la metteure en scène au plateau joue un rôle fondamental dans l’élaboration de ce théâtre minimaliste. Tatiana Frolova devient un guide historique qui, avec l’exactitude de dates et d’évènements, fait cheminer les spectateurs à travers les années de la Russie soviétique. Pourtant, loin de se limiter à ce rôle, elle devient également cinéaste, ou plus modestement, caméra-woman.

Armée de sa caméra de poche, Tatiana Frolova, ouvre l’espace scénographique : elle sélectionne un détail, un geste, un visage. Le monde se crée sous nos yeux, mais avec une fragilité proprement humaine. Le geste n’est pas sûr, la caméra tremble, le focus n’est pas exact, et un flou s’installe. Une image reste ancrée, cette femme qui se rend sur la coté du plateau pour tirer une petite cordelette d’où tomberont de multiples confettis blancs. C’est cette fragilité qui justifie le terme « minimaliste ». Rien n’est plus incertain que ce mouvement, rien n’est plus éphémère.

Même si les termes de théâtre documentaire, ou théâtre politique, semblent bien être réducteurs, la pièce Je n’ai pas encore commencé à vivre s’avère néanmoins être un véritable manifeste du théâtre politique contemporain. Un théâtre qui cherche encore sa place entre le jeu de l’illusion, propre aux thèses aristotéliciennes, et celui de la mise à distance, principe privilégié par le théâtre politique de la distanciation brechtienne. Une tension se fait sentir chez le spectateur qui pourrait s’identifier à ces histoires si intimes, mais il est pourtant également conscient de la réalité politique de ce pays qui n’est pas le sien. Pour une fois, le spectateur semble ne pas se retrouver dans ce texte. Il n’est pas le sujet de la pièce, ne se regarde pas. Il prend acte de l’altérité d’autrui : une distance s’instaure.

© Alexey Blazhin

Finalement, s’il fallait mettre des mots sur souffle, ce cri qui cogne dans nos têtes au sortir de la pièce : la catharsis peut-être. Un mot un peu savant, mais à la définition qui prend enfin sens et forme. Une angoisse gonfle progressivement dans les poumons, au rythme de la pièce, et finalement c’est l’explosion : le corps se relâche, les émotions deviennent incontrôlables. Une délivrance lors des applaudissements, tout cela n’est que fiction, mais un silence demeure. Où s’arrête la fiction ? Les limites en sont poreuses. Le théâtre ne dure qu’un temps, l’impression qui perdure est celle d’une prise de conscience trop courte, trop faible, trop factice.

Tatiana Frolova mobilise tous les sens pour instruire. Le spectateur en sort grandi. La réconciliation entre la raison et les émotions devient un gage de réussite pour ce théâtre éminemment politique.

Marie Robillard

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