Pupille, l’interview du chaos !

Le 29 mai 2014, à l’amphithéâtre Culturel du Campus Porte des Alpes de l’Université Lumière Lyon 2, le Théâtre de L’Esquisse jouait la pièce Pupille sous la direction artistique d’Oriane Dubois et musicale de Jimmy Boucher. Tout deux s’inspirent d’une nouvelle de Nelly Dubois pour représenter l’injustice et le chaos ! Découvrez l’interview exclusive d’Oriane Dubois et de Jimmy Boucher.

Ce spectacle a un environnement sonore très particulier, pouvez-nous en dire plus là-dessus ?
Jimmy : Ce spectacle propose et des dissonances et des parties musicales. Il y a des moments avec une idée un peu plus rythmique, d’autres avec une idée plus cyclique et centrée sur un morceau.
Oriane : Jimmy gère en direct la musique et plein de bruits à la fois sur son ordinateur. On a aussi une Wii utilisée par le comédien, et c’est lui qui gère en fonction des boutons sur lesquels il appuie et en fonction de ses mouvements.
Jimmy : Le comédien soit génère des sons et les prélève soit il traite les sons que je lui envoie depuis l’ordinateur. Il découvre plus ou moins sur le fait ce qu’il module et il choisit comment il envoie et comment il bouge en fonction de son environnement. Donc les mouvements, soit ça va sur le traitement sonore donc sur le contenu harmonique du son, soit ça va jouer sur sa spatialisation, des fois les deux, des fois ça va générer des actions aléatoires. Il y a une grande part d’aléatoire que les comédiens ne maîtrisent pas forcément dans ce spectacle mais moi je vais tout de même savoir à l’instant T ce qui va se passer, même si je ne connais pas exactement le son qui va sortir.

Donc les sons sont en grande partie improvisés mais les comédiens eux, ont leur texte, et ils doivent réagir aux sons, y’a-t-il des clés ou des accords entre vous, ou c’est vous qui vous adaptez à leur texte ?
Jimmy : C’est ça. Etant donné qu’il y a un danseur et qu’il y a des modules de spatialisation qui ne diffusent pas forcément tous la même chose au même moment, je me fie plus aux mouvements et déplacements de l’acteur. Je me fixe sur le moment où lui va déclencher une action et moi j’essaie de le suivre, ou alors, au contraire, il y en a certaines où c’est lui qui est dans l’attente que moi je lui fournisse quelque chose pour qu’il réagisse. Même ça, ça permet de s’accorder à la gestuelle et le rendu ressort peut-être plus humain, parce que tu n’as pas la pression de devoir appuyer là à tel moment.

Mais le risque qu’il y ait un manque de synchronisation entre l’acteur et le son me paraît grand, il est possible que vous ne réussissiez pas à vous comprendre, l’avez-vous pris en compte dans votre gestion des sons ?
Jimmy : Oui, il y a un moment pendant le prologue où l’acteur fait des pauses de texte et où moi je prends ma guitare et je commence à amener des mélodies un peu plus mélodieuses vraiment en virant les bruitages et en gros j’attends qu’il reparte pour arrêter de jouer et remettre les bruits qui vont moduler en fonction de sa voix. Donc pendant la répétition, on était à moitié en train de se chercher, du coup je jouais des notes et lui suggérait : « vas-y, termine ma phrase » mais s’il le fait pas, ben je continue et je rebrode dessus… mais on finit toujours par s’en sortir. Mais bizarrement, j’ai l’impression d’avoir plus de contrôle en faisant comme ça qu’en ouvrant un protools et mettre lecture. Parce qu’avec un protools, je sais que s’il se plante sur scène, ben je suis foutu.

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D’où vous est venue l’idée de mélanger ce côté scénique très codifié et la musique très improvisée ?
Oriane : A la base, on est parti sur le thème du chaos et on s’est dit que c’était intéressant.
Jimmy : Oui c’est quand tu m’as parlé de « chaos » que je t’ai dit tiens si on se sert de tel logiciel, on pourrait avoir telle logique.
Oriane : Oui c’est ça. En même temps, on a un côté très ordonné sur scène et en même temps un côté complètement aléatoire musicalement, bien que tout ce qui se passe sur l’ordinateur soit très ordonné. Toute cette histoire là correspondait bien au chaos : l’idée d’un aléatoire hyper cadré nous a semblé super intéressante.
Jimmy : Du coup, comme je suis plus ou moins le chef d’orchestre du spectacle, je comprends ce qu’il se passe mais c’est aussi un challenge que les acteurs comprennent. J’essaie de faire les choses et d’axer les contrôles qu’ils ont sur la Wii en fonction de leur ressenti. On a passé des heures à discuter de pourquoi on fait ça ? comment ? de ce que le mec a en tête à ce moment là pour justifier n’importe quelle action et rendre le personnage un petit peu plus réel. Par exemple, à un moment dans la pièce, le personnage a besoin de s’énerver et il donne des coups dans le vide, plus il tape fort et plus les gestes vont amplifier les sons. Cette gestuelle musicalisée amène vraiment quelque chose au spectacle.

Si le chaos est à l’origine du projet, quel est le message et le propos du spectacle ?
Jimmy : Tout dépend ce que tu entends par chaos. Par exemple, les rayures d’un zèbre peuvent être une définition du chaos, car il suffit de prendre un animal avec des rayures et le comparer aux autres pour se rendre compte qu’aucun n’a les mêmes et pourtant l’espacement est régulier. Donc tu crois que c’est le bordel mais en fait ça ne l’est pas. C’est comme pour le génome humain, tu as une infinité de paramètres et il suffit de toucher un petit peu un seul paramètre pour engendrer des conséquences qui auront un rayonnement plus ou moins grand.
Donc tout le côté technique s’empare de ce point de vue. Peu importe les choix que tu fais ou les actions que tu réalises, quoique tu fasses, il y aura une réaction sur tout ton environnement. Et donc nous on montre comment réagir à l’environnement. Quand tu entends 20 000 voix, laquelle tu suis et laquelle va déterminer tes choix…

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Et pour toi Oriane, comment s’est déroulé le processus d’écriture ?
Oriane : Nous avons eu trois étapes de travail à l’université qui consistaient à de l’improvisation sans texte. La première s’est focalisée sur le thème de l’actualité : mettre le chaos dans notre quotidien. Notamment, par rapport aux médias qui utilisent souvent le terme de chaos pour parler du climat, de la sociologie, de la politique… Donc nous, pour la première étape de travail, on a travaillé sur des événements d’actualité comme les manifestations en hommage à Rémi Fraisse, sur l’expropriation des terres de Philippe Layat et sur d’autres petits éléments dont un fait divers qui s’est passé en Allemagne. Armin Meiwess a mangé une personne qui était consentante, donc il y a eu une grosse histoire et ça a été un gros bordel car comme la personne était consentante, on ne savait pas si cela pouvait être considéré comme de l’euthanasie ou autres… Et au final, ils ont jugé le cas en tant qu’homicide involontaire.
Et puis on s’est dit que parler de l’actualité c’était très difficile parce qu’on n’avait pas de journalistes et surtout parce que Rémi Fraisse, Philippe Layat, ce sont des histoires qu’on n’entend absolument plus aujourd’hui. Sachant qu’on veut rejouer le spectacle l’an prochain, il fallait trouver une histoire qui soit assez universelle pour parler de l’injustice qui a été commise envers Philippe Layat, de tout le bordel médiatique qui a été mis en place autour de Rémi Fraisse et donc on n’est passé sur une nouvelle qui s’appelle Pupille.
C’est l’histoire d’un monsieur qui s’appelle Monsieur X qui a oublié son identité et qui se réveille en prison et se remémore tous ses souvenirs d’enfance et les événements qui l’ont amené à sa condamnation. On apprend qu’il a en fait été condamné pour inactivisme et on suit le procès, etc. et petit à petit, il va essayer de se libérer de cet enfermement pour à la fin découvrir sa véritable identité.

Donc au final du chaos des idées et des médias est venue la nouvelle Pupille de Nelly Dubois et le thème de l’injustice, pourquoi avoir choisi ce thème ?
Oriane : On s’est beaucoup inspiré de la Demeure du Chaos et Thierry Ehrmann, son propriétaire, dit justement que le chaos n’est pas du tout quelque chose d’apocalyptique mais on est en plein dedans par rapport aux injustices, l’anarchie… Il y a plein de trucs qui font que le chaos n’est pas quelque chose de surnaturel mais d’ancré dans notre quotidien et c’est pour ça que j’ai voulu en parler.
Jimmy : Ceci dit, le côté médiatique a conservé de l’importance puisque le procès commence par un engouffrement médiatique et le mec se retrouve pris dans une spirale et se retrouve shooté dans tous les sens, avec une surabondance de voix qui l’encensent ou le méprisent. Donc on voulait montrer que le chaos naît de tous les médias et de ce trop plein d’informations.

Sans tout dévoiler du spectacle, il y a également une marionnette sur scène, pourquoi cette marionnette ?
Oriane : En fait, Monsieur X, dans la nouvelle, a vraiment du mal a bouger et a vraiment perdu son côté humain et c’est ce qui nous intéressait avec la marionnette. Il y a vraiment ce côté très humain dans la marionnette et en même temps, il a le visage complètement déformé, il n’a plus qu’un bras et n’est presque plus humain. Cette ambivalence nous semblait importante pour mieux cerner le personnage. Surtout, dans la nouvelle, il est énormément comparé à un vieux pantin, à une marionnette de la plèbe. Au moment du procès, les médias s’accaparent de son histoire et de son identité, il devient alors un pantin des médias, d’où la nécessité pour nous de travailler avec une marionnette. La marionnette permet de voir comment en fonction du mouvement du danseur comment la marionnette prend vie car il s’agit d’une marionnette portée, elle est greffée au danseur.

Si vous avez manqué cette pièce à l’amphi culturel, n’ayez crainte, une session de rattrapage aura lieu à la rentrée.

Propos recueillis par Jérémy Engler

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