Quand les prémices de la mort construisent l’avenir dans Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev

Après Ma Jian, Kenzaburô Ôe, Nickolas Butler, découvrez Zeruya Shalev, auteure israëlienne, également invitée aux Assises Internationales du Roman organisés par la Villa Gillet. Elle est journaliste, vit et travaille à Jérusalem. Elle a fait des études bibliques. Elle est mariée avec l’écrivain Eyal Megged et à plusieurs enfants. En 2004, elle est victime d’un attentat suicide et en sort légèrement blessée mais profondément choquée. Une dizaine de personnes meurt dans cet attentat. Ces livres sont des Best-sellers dans son pays.
Cinq de ses livres sont traduits en français : Vie amoureuse en 2000, Mari et femme en 2001, Théra en 2007, Un petit garçon idéal en 2009. Ce qui reste de nos vies est le sixième roman traduit en français, pour lequel elle obtient le Prix Fémina étranger en 2014. Ce dernier roman sera justement au centre de la table ronde du jeudi 30 mai à 17h30 aux Subsistances de Lyon sur « les familles : liaisons et déliaisons », le jeudi 28 mai à 18h30, elle sera également à la bibliothèque municipale de Grenoble.

Hemda à l’aube du souvenir

71D8vTMpzyLHemda Horowitch est allongée sur son lit, sans pouvoir bouger, au crépuscule de sa mort, dans une chambre avec une fenêtre donnant sur un village arabe. Elle est clouée dans ce lit suite à une chute. La pièce est petite, contient un bureau auquel elle ne peut pas accéder et une armoire où ses vêtements bigarrés, enfouis ne seront plus jamais portés. Une table de bistrot ronde trône, histoire de lui rappeler sa fille : achat effectué par obligation, quelques années auparavant, à la suite d’une crise de larmes de sa fille. Ces enfants l’ont même forcée à déménager dans cet « appartement pourri » et lui ont donné la chambre la plus petite. Autrefois sa fille l’occupait. Elle essaie de se remémorer et de rassembler ses souvenirs, mais pour l’instant seules des brides de semaines par-ci par-là surgissent au détour de ses plus sombres pensées. Elle est amère, limite cruelle, envers cette impression du manque d’amour de ses enfants. Pourtant quand son esprit s’envole au travers des carreaux de sa fenêtre, elle revoit le lac qu’elle a vu agoniser avec ses roseaux. Ce lac embrumé avec ses marécages tendres et fumants et elle voudrait se lever pour pouvoir le revoir. Ce lac et le souvenir de son père lui procurent une pensée poétique et une affection non dissimulée, un contraste détonnant entre les reproches cruels à l’égard de ses proches et des visions du passé enclin d’une grande bonté d’âme. Elle repart dans les méandres de sa vie et peu à peu, les choses reviennent… La trame se tisse, le film de sa vie commence à se dérouler dans sa tête, son cerveau se met au travail et Hemda part pour le long voyage du retour en arrière : ses parents, ses enfants, ses sarcasmes, ses doutes et ces certitudes. Sa vie s’étire pour remettre ses pendules à l’heure, en attendant la fin.
L’auteure fait de cette femme, qui pourrait être notre mère ou grand-mère, une personne dure et même cynique dans ses réflexions et nous livre le début de l’histoire. On devine aisément que la vie de cette femme a dû être difficile tant son regard est parfois poétique et triste. On se demande ce qui a bien pu lui arriver dans son passé.

Une vie difficile tiraillée entre don et refus d’amour

Hemda se surprend à penser qu’ici-bas, nous arrivons sur cette terre ou trop tôt ou trop tard. Nos souvenirs défilent et personne ne peut les remettre en cause, ni infirmer leur vérité. La caméra est en route, et son esprit avance pas à pas sur le fil de son histoire. Elle aimait, enfant, raconter des histoires mais personne n’écoutait. Son père lui expliquait : « l’heure n’était plus aux contes et légendes mais aux actes, les juifs ont donné suffisamment d’histoires à l’humanité ». Elle revoit le lac, situé entre le Mont Hermon et la haute Galilée, et son amour pour cette étendue d’eau, son quotidien avec ses parents dans le kibboutz. Sa peine immense à la mort de son père, cet être adoré plus que tout au monde, jumelé avec l’accouchement de son premier enfant : sa fille Dina. Ce moment normalement décrit comme quelque chose de beau la glaçait et la pétrifiait : « le mort avait davantage besoin d’elle, que la vivante » cette transposition faisant de sa fille une coupable l’empêchera de l’entourer d’amour. Hemda n’éprouvera plus aucun amour, pas même pour son mari Alik, son cœur s’étant desséché avec la mort. La naissance de son fils la ramènera au royaume des vivants : elle revoit le visage de sa mère, femme toujours très occupée par le travail demandé dans le village des kibboutz, les liens d’amour entre elles ne se sont jamais tissés. Son père avait pris toute la place ! Son fils Avner, à qui elle voue un amour sans borne, rencontra un nouvel amour grâce à une visite faite à sa mère. Dina va vivre à son tour une relation difficile avec sa fille et cherchera à élever un autre enfant dans l’espoir de ressouder sa famille à la dérive. Chaque membre de la famille viendra se réfugier dans cette chambre. Les récits s’entrechoquent, se croisent, s’emmêlent, tout comme ce flot de sentiments partagés ou non, compris ou non  toujours à la limite de la réalité ou de la fiction.
L’auteure nous entraîne dans une histoire ou chaque personnage fait tourner sa propre vie autour de cette mère ou grand-mère à la recherche d’elle-même. Peut être une simple fuite vers un amour plus vivant, plus disponible avant que l’amour qui les lie à leur mère ou grand-mère ne disparaisse définitivement ? Reconstruire pour ne pas sombrer… Une renaissance bâtie avant des cendres à venir…

Au bout du compte : une famille

Zeruya Shalev nous retranscrit l’émotion de  la colère, de la frustration et de la peur, ces sensations qui caractérisent une famille. Ces besoins de se retrouver, de se toucher, de partager qui constituent à eux seuls le simple bonheur de se sentir vivant et une quête perpétuelle de l’amour au sein d’un ensemble familial, même reconstitué. C’est un livre passionnant sur des questions perturbantes : que restera-t-il de notre passage sur cette terre ? Que feront-nos enfants de l’héritage sentimental, culturel et social transmis malgré eux ? Arriveront-ils à surmonter sans conséquence le décès d’un être cher ? Quels souvenirs garderont-ils de nous ?
La mort, ce monde inconnu, arrive un jour et personne n’est encore revenu de ce royaume pour nous dire de quoi il est fait ! Mais une chose est sûre, pour certains, elle est synonyme de délivrance.

Le récit d’une vie et d’un avenir construit avec en toile de fond l’histoire d’un pays.

Françoise Engler