Qu’est ce qui fait Dom Juan ? Molière ou la troupe ?

Du 7 au 30 juillet 2016, dans le cadre du festival Off d’Avignon, au Théâtre de l’Oulle, la compagnie lyonnaise des Asphodèles présente le spectacle Dom Juan 2.0, mis en scène par Luca Franceschi et dirigé artistiquement par Thierry Auzer.

Dom Juan 2.0, mais que veut dire « 2.0 » ?

© Jean-Marie Rufflé
© Jean-Marie Rufflé

Quand on lit « 2.0 », on s’attend à voir une pièce envahie par le numérique mais le metteur en scène, dont la spécialité ici est le pied-de-nez, nous en livre un dès le titre : pas de numérique ici, mais une version du Dom Juan de Molière qui semble constamment sous le coup de mises à jour. Au début de la pièce, les comédiens ne sont pas en costume et sont encore en pleine résidence de création, les lumières sont allumées et le public se demande si le spectacle commence réellement ou non… Puis le supposé metteur en scène du spectacle, Pierre-Marie, nous explique que nous assisterons à une étape de résidence et non pas un produit fini. Déroutant ! On se dit que pour Dom Juan c’est raté ! et que c’est la vie d’une troupe qui a des difficultés à monter son spectacle qui va nous être proposée… mais non ! Sganarelle commence son incipit avant d’être coupé par les autres comédiens qui discutent de la pièce ou discutent entre eux. Donc c’est bien le texte de Molière qu’on entend, malgré certaines coupes ou certains raccourcis qui n’enlèvent pourtant rien à la pièce du XVIIe qui se retrouve agrémenter de commentaires déplacés ou non sur le texte, la mise en scène ou les comédiens eux-mêmes…

Cette version de Dom Juan est hilarante et plus le spectacle avance, plus le texte d’origine est présent et paradoxalement plus on s’en détache… Ils réussissent à installer un univers qui fait que le spectateur s’intéresse plus aux comédiens et à leur façon de jouer le rôle qu’à l’histoire de ce séducteur.

« Leonardo : C’est un Casanova !
Gérard : C’est qui Casanola ?
Leonardo : Pas Casanola mais Cosanova ! C’est le Dom Juan italien !
Pierre-Marie : Et Dom Juan, c’est le Casanova français… ou espagnol… »

© Jean-Marie Rufflé 2
© Jean-Marie Rufflé

Une troupe qui rivalise avec le texte !

La vie de la troupe nous est montrée sur scène, on voit Pierre-Marie, le chef de la troupe, nous présenter sa « chouchoute », Clémence Richemond qui jouera entre autres Elvire. Gérard est le mal-aimé de la troupe, Leonardo est l’Italien qui batifole avec Zaza qui joue Charlotte. Seuls Sganarelle et Dom Juan restent dans leur personnage du début à la fin. Ils portent le spectacle de Molière et toute la troupe commente leurs actions. Ainsi, pendant l’échange musclé d’Elvire et Dom Juan, Pierre-Marie, nous dit qu’il adore cette scène et récite, en arrière-plan, le texte de Clémence tandis que Leonardo fait de même avec le texte de Dom Juan. Puis Zaza et Leonardo se disputent pour savoir si Dom Juan est un « pervers » ou un « frustrato » puis Pierre-Marie conclue le débat en disant que « c’est un Dom Juan » ce que Gérard, le benêt de la troupe, a du mal à comprendre : pourquoi parler d’« un Dom Juan » alors que c’est lui Dom Juan ? Le ton est donné, les comédiens commentent la pièce, livrent leur ressenti et leur interprétation, enrichissant ainsi le texte de Molière.
Les comédiens ne se contentent pas de commenter les scènes jouées, ils poussent des coups de gueule sur les rapports au sein de la troupe, sur le favoritisme, le fait qu’une idée est plus retenue qu’une autre, donnant un côté burlesque et pourtant très réaliste de la vie d’une compagnie.

Le moment qui résume parfaitement la force de la pièce et le fait que la vie de troupe devient aussi importante que le texte, c’est le passage de la statue du commandeur où chacun expose sa vision de la statue avant de tous l’incarner et le spectateur est plus focalisé sur leur prestation de statue que sur la mort de Dom Juan.

Une mise en scène du Dom Juan de Molière bien pensée

Sganarelle est toujours en scène et conserve donc son rôle du début à la fin avec une prestance, une gestuelle, des mimiques et une voix tout bonnement convaincantes et incroyables. Dom Juan, lorsqu’il est sur scène, est absolument sérieux et sobre, contrastant fortement avec Sganarelle que Serge Ayala interprète avec beaucoup d’énergie. Lorsque le personnage éponyme sort de « scène », il est dos au public et ne participe pas à la vie de la troupe, il est devant sa coiffeuse en train de se préparer et de continuer à se concentrer pour son rôle. Le contraste entre le duo maître/valet et le reste de la troupe nous permet d’assister malgré les différents remous à une véritable représentation de Dom Juan.

© Jean-Marie Rufflé

L’installation scénique repose sur une plateforme en métal centrale avec deux escaliers, un sur le côté de la scène et un autre qui va vers l’arrière permettant de jouer sur des plans de plongées et de contre-plongées. Ainsi lorsque Dom Juan parade ou semble dominer les autres personnages, il est sur la plateforme et lorsqu’il descend, c’est pour jouter dans l’arène soit littéralement avec les frères d’Elvire soit pour partir à l’assaut des cœurs des demoiselles soit pour convaincre son monde de ses mœurs ou de son hypocrisie. Lorsque Dom Juan séduit les deux paysannes, certaines répliques sont attribuées à d’autres femmes qui apparaissent pour revendiquer la priorité du mariage et le héros se retrouve avec non plus deux promises mais cinq et les trois supplémentaires sont jouées par des hommes qui comme le disent les comédiens « assument leur part de féminité » avec un naturel certain. Tout est rondement mené dans le pur style de la Commedia Dell’Arte sans les masques mais avec la bouffonnerie et le jeu sur les rapports sociaux !

Si vous êtes de passage en Avignon, cet été, nous vous recommandons vivement cette pièce qui a réussi à réinventer la pièce de Molière pour en proposer une version « 2.0 » hilarante, puissante, fidèle à Dom Juan et terriblement moderne !

Jérémy Engler

 

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