Ce qu’il faut de terre à l’homme, un conte russe dessiné

Pour son dernier album, Martin Veyron choisit d’illustrer un conte de l’écrivain russe Léon Tolstoï. Écrit en 1886, Ce qu’il faut de terre à l’homme s’inspire des contes orientaux dans une Russie post-servage. La perte de l’essentiel, la vaine cupidité, les thèmes de ce récit graphique sont nombreux et très évocateurs par les temps qui courent. Cette œuvre fait partie de la sélection officielle du 44ème festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême.

Une critique acerbe du productivisme

interview-martin-veyron-quil-faut-terre-lhomm-L-3druYyDans une petite chaumière d’un village russe perdu quelque part en Sibérie, deux sœurs discutent. L’une d’elles à épousé un riche marchand de la ville. L’autre a épousé un paysan et est restée dans son village. Tout les oppose. La première vante ses richesses et l’opulence dans laquelle elle vit. La seconde est satisfaite de sa condition et déclare ne manquer de rien. Pour son mari, protagoniste de cette histoire, la vie est dure, mais supportable. Les paysans s’entraident et s’arrangent entre eux. Au cours d’une discussion avec son beau-frère, celui-ci le pousse à augmenter son cheptel : « plus de terres, c’est plus de revenus ». La vieille Barynia, propriétaire des terres, n’y connaît rien à l’agriculture et laisse les paysans se débrouiller entre eux. Son fils ne voit pas ça d’un bon œil et décide de nommer un intendant très sévère.
Rapidement, les choses vont aller en empirant. À la moindre faute, les paysans ont le choix entre l’amende ou le fouet. Quand la Barynia décide de vendre son domaine, les villageois réunissent leur argent pour le racheter. Mais ceux-ci ne vont pas réussir à s’entendre pour gérer les terres ensembles. Le protagoniste va racheter petit à petit les terres des autres avec l’argent de son beau-frère. « On sera plus heureux, tu crois ? » lui demande sa femme. « À te suivre, je resterai le plus petit propriétaire de la commune ». La soif d’accroitre ses possessions et ses richesses l’envahit. Il entend parler du pays des Baskirs et de leurs immenses terres fertiles. Le paysan fait le voyage chargé de riches présents. Il se verra proposer un marché : pour mille roubles, toute la terre qu’il aura réussi à parcourir en une journée sera à lui. S’il n’est pas revenu avant le coucher du soleil, il perd sa mise…

Une fable actuelle et universelle

zoom-ce-qu-il-faut-de-terre-a-l-hommePubliée en 1886, Ce qu’il faut de terre à l’homme est une nouvelle racontant l’histoire de Pakhomm, un fermier ambitieux. Écrite sous forme de conte, elle est une réflexion sur l’avidité des hommes et leur désir de toujours vouloir plus. Comme Icare qui se brula les ailes en approchant trop près du soleil, Pakhomm sera aussi victime de son ambition. Dans une Russie qui s’émancipe tout juste du servage mais où les paysans découvrent les lois inhumaines du marché du travail, ce récit peut également se lire comme une critique sociale du capitalisme et du matérialisme. Tolstoï lui-même avait choisi un mode de vie proche de l’ermitage et prônait le travail manuel et le contact avec la terre comme de vraies valeurs. En abordant des thèmes comme le retour à l’essentiel ou la cupidité, Ce qu’il faut de terre à l’homme a donc une portée universelle.

Ancien élève des Arts déco, Martin Veyron a longtemps travaillé dans la presse et la bande dessinée. Il est surtout connu pour le personnage de Bernard Lermite dont il tirera sept albums et pour L’Amour propre publié en 1983. Dans un style proche du vaudeville, il porte un regard parfois dépité sur les mœurs de notre époque. Avec Ce qu’il faut de terre à l’homme, Veyron aborde un genre nouveau pour lui. Le moins que l’on puisse dire est que cette adaptation graphique est une réussite. La narration est fluide, les dessins pétillants invitent à porter le regard sur l’infini des steppes et les dialogues sont justes, avec cette petite pointe d’humour âpre qui caractérise Veyron. Le message, bien qu’universel et actuel, est délivré avec beaucoup de finesse.

Martin Veyron signe ici un album plein de qualités. Dessin riche, thématique forte et universelle, Ce qu’il faut faut de terre à l’homme est avant tout un pur moment de plaisir.

Guillaume Sergent

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