Racine à la rescousse des cœurs brisés dans Titus n’aimait pas Bérénice

Ancienne normalienne, agrégée de lettres, Nathalie Azoulai est l’auteure de six romans, de Mère agitée (2002) à Titus n’aimait pas Bérénice (2015) paru chez P.O.L, et qui figure sur plusieurs listes de prix littéraire. Nominé au prix Goncourt, son roman lui vaudra le prix Médicis 2015. Elle sera à la Médiathèque Aimé Césaire le 24 mai 2016 à 15h00 pour les Assises Internationales du Roman 2016.

Bérénice sur les traces de Jean Racine

9782818036204« On dit qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour. » C’est sur ce lieu si commun de la rupture amoureuse que Nathalie Azoulai commence son roman. L’héroïne s’appelle Bérénice,  et Titus, son amant, la quitte sans brutalité mais sans douceur dans un café du XVIe arrondissement. Une Bérénice au présent donc, mais aussi au pluriel, ravivée par la langue ô combien célèbre, mais ô combien mystérieuse de Racine. A la reine de Palestine de jadis se succède une Bérénice moderne, en proie à l’abandon et au désespoir obscur que suscite la passion défaite. Titus la quitte car il ne peut quitter Roma et ses enfants et ce « malgré lui et malgré elle ».  Enfin ça, c’est ce que tout le monde croit, mais si la vérité était ailleurs, était beaucoup plus simple ? Et si tout simplement Titus n’aimait pas Bérénice comme elle avait pu l’aimer ? Et comme c’est parfois très long et très compliqué d’en arriver à une conclusion aussi simple, Bérénice décide de renouer avec ses origines pour comprendre ce qu’elle juge incompréhensible. Elle se plonge ainsi tête baissée dans les lectures de Racine, avec en tête une seule idée : comment un homme élevé dans la rigidité toute glaciale de Port-Royal a-t-il pu décrire avec autant d’exactitude les passions amoureuses féminines ?

Grâce à Racine, elle en arrive à se passer de confident. « De toute façon, y a-t-il vraiment quelqu’un pour recueillir ce filet d’eau tiède qu’est le chagrin quotidien ? Ses proches se sont usés. […] Le récit du chagrin est aussi ennuyeux que le récit de rêve. » En cherchant ses propres réponses dans Racine, elle s’en empare et se l’accapare, et à l’histoire de Bérénice s’enchâsse celle du dramaturge, de sa jeunesse à Port-Royal à son couronnement à Versailles.

Racine, héros de roman ?

La vraie surprise de ce roman, c’est que l’intrigue n’est pas là où on la supposait. Alors qu’on s’attendait à une retranscription moderne de l’histoire de Titus et Bérénice, celle-ci n’occupe que quelques pages du roman. Le vrai héros du roman de Nathalie Azoulai, c’est Racine lui-même. L’histoire se tend et se mue en une biographie fictive. On suit le jeune Jean, élève féru de latin à Port-Royal, s’abîmant des heures entières à la traduction des plus grands poètes de l’Antiquité et creusant déjà les mystères de la passion féminine à travers la figure grandiose de  Didon, reine délaissée par Enée et sublimée par Virgile. Le désespoir de Didon, pourtant farouchement interdit par la morale rigoureuse des jansénistes, va servir de ciment à Jean Racine. A travers le chant de la première reine de Carthage, ce sont les voix d’Andromaque, Phèdre, Bérénice et d’autant d’héroïnes délaissées qui vont s’élever grâce aux célèbres alexandrins du poète.

© 2015 AFP
© 2015 AFP

Car Titus n’aimait pas Bérénice est un roman qui célèbre avant tout la langue française, qui tente de saisir comment l’amour d’une langue et l’amour tout court se mêlent. Le siècle de Racine est aussi le siècle de Corneille, Molière, Boileau, autant d’éminentes figures que la plume de Nathalie Azoulai fait revivre, mettant en lumière les conflits et les disgrâces qui régnaient à la cour du Roi Soleil. L’auteure sait avec brio retranscrire toute la relation ambigüe entre le plus grand poète et le plus grand roi de ces derniers siècles, entre admiration sans faille et disgrâce latente. Car même à Versailles, ville lumière du XVIIe siècle, Racine reste fidèle à Port-Royal, cette abbaye honnie par Louis XIV, bastion du jansénisme et de la rigueur morale. Et c’est toute cette contradiction qui a peu à peu rongé le cœur du poète que l’auteure a su brillamment décrire, dans une langue pure, un style net et concis. On pourra regretter certaines longueurs, qui nuisent au caractère tranchant et poétique du style, mais l’ensemble reste très correct. Surtout, on ne peut que célébrer, quatre cents ans après la mort de Racine, ce qui apparait comme la première fiction sur le très célèbre poète.

Héloïse Geandel

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