Raconte-moi Le clown lunatique et la danseuse étoile

Se jouera le 4 mai, à l’Amphithéâtre Culturel de l’Université Lyon 2 (Campus Porte des Alpes), la pièce Le clown lunatique et la danseuse étoile, mise en scène par Camille Dénarié. Rencontre avec Malvina Migné, l’autrice de la pièce, Saskia Bellmann, la scénographe et Nathan Jaegle, un comédien.

 

Malvina, tu peux me raconter l’écriture de ce texte ?

Malvina : Au départ Le clown lunatique et la danseuse étoile était une nouvelle poétique en plusieurs chapitres. Lorsque Saskia l’a lue, elle a proposé qu’on travaille dessus. Camille a pensé à changer quelques éléments pour l’adapter au théâtre. Elle m’a aussi demandé de l’ancrer dans une réalité plus quotidienne car la nouvelle représentait seulement l’univers circassien : Ogusto n’était pas un patient.

On a choisi de transposer l’histoire dans l’univers de l’hôpital car c’était une forte envie de Camille. Au début de l’année on a rencontré des gens dans des hôpitaux sur les questions de culture et santé. On voulait essayer de créer un spectacle qui pouvait se jouer en hôpital. Il y a eu tout un travail de réécriture : beaucoup de choses sont restées mais l’intrigue a un peu changé. On s’est demandé précisément ce qu’on voulait raconter sur l’hôpital, sur les rapports de pouvoir et les conditions de travail. J’ai imaginé ce qu’il se passait dans les trois plans : de l’hôpital, de la tête d’Ogusto et dans la réalité. C’est à ce moment que le récit a pris beaucoup plus de profondeur.

Nathan : Malvina a réécrit le texte à la demande de Camille. Dans la pièce, on retrouve les mêmes questions de l’adaptabilité, du changement, de la déformation, de la transformation. C’est sûrement pour cette raison qu’on éprouve aussi cela en la jouant. Le thème de l’hôpital permet de se sentir proche des personnages et de rendre plus concrets les enjeux qui s’en dégagent.

Quel a été le procédé d’écriture de la nouvelle ?

Malvina : Je l’ai laissée mûrir pendant un an. Dans ma tête j’avais des petites bribes, des esquisses ou des images, par exemple les personnages s’assoient et se rapprochent doucement, commencent à se raconter des choses puis s’en vont parce qu’ils n’ont pas envie de se voir (rires). Puis je l’ai écrite en un été, car j’avais le temps de poser les choses sur le papier, de rester plusieurs heures pour laisser le récit se déployer. Je n’ai pas vraiment d’intrigue, mes personnages se rencontrent et le lecteur les suit, voit ce qu’il se passe entre eux. Ce sont les mots qui font l’histoire. Les images qui s’en dégagent entrainent le récit.

Quelles sont tes inspirations, la matière qui t’a nourrie ?

Malvina : J’ai été très inspirée par Le Voyage dans la lune, un album de Air, pour tout ce qui séparait les chapitres. C’est cet album qui a donné la dramaturgie de la nouvelle. J’ai aussi fait des recherches poussées sur l’univers circassien, c’est pour cela qu’il y a un vocabulaire très précis, un gros travail sur la langue et la poésie du cirque, de nombreux jeux de mots. Beaucoup de choses différentes m’ont amenée à ce thème, mais je ne sais pas vraiment d’où est venue l’envie d’écrire sur le clown, l’idée s’est installée petit à petit. Quand j’ai commencé à écrire l’histoire, je découvrais l’art du clown. Camille m’en parlait beaucoup, elle en avait fait au lycée et son père aussi. On n’imaginait pas qu’on en ferait un spectacle.

© Lune Nez l'Autre 3
© Lune Nez l’Autre 3

Pouvez-vous me raconter rapidement l’intrigue et les enjeux de la pièce ?

Nathan : Ogusto, un petit clown qui représente toutes ces formes inadaptées au monde, entre dans un hôpital pour se faire opérer. Dans sa tête, il ne prépare pas son opération mais un spectacle. L’hôpital est transformé par son imaginaire. Il rencontre Laura, une jeune externe qui cherche sa voie, en stage à l’hôpital. Cela va faire bouger beaucoup de choses pour Ogusto et l’aider à avancer. Ils vont se lier d’amitié, au moins (rires), tout en ayant ce rapport patient-soignant. Ils ont une relation un peu conflictuelle et ne parviennent pas vraiment à se dire qu’ils ont envie de passer du temps ensemble. Ils vont se construire en se nourrissant l’un de l’autre, même quand ils ne se voient pas. Ce sont les personnages qui racontent ce qu’il se passe dans la tête d’Ogusto.

Saskia : Ogusto peut être n’importe quel patient. Quand tu entres à l’hôpital, dans un univers très stérile et que tu ne sais pas quand tu en sortiras, c’est un mécanisme de survie de s’imaginer un monde à part qui n’est pas la réalité.

Quelle est l’époque de l’action ?

Malvina : Il n’y a pas de volonté d’ancrer l’histoire dans une époque particulière, elle peut se passer à n’importe quel moment.

Nathan : Les codes de l’hôpital sont assez simplement esquissés avec des blouses blanches, quelques outils. Il y a quand même cet imaginaire du cirque des grandes époques, un peu précieux.

Comment écrire scéniquement un texte aussi poétique et narratif ?

Malvina : C’est la question, la réponse c’est la pièce ! (rires) On n’a pas beaucoup respecté les didascalies. Il ne faut pas jouer tout ce qui est écrit, car beaucoup de personnages parlent d’eux à la troisième personne, décrivent ce qu’ils font et ont un regard extérieur sur leurs actions. Il faut qu’on entende le regard qu’ils posent sur ce qu’ils font et en même temps qu’ils ne soient pas en train de faire la même chose. On cherche à développer des images sur scène qui ne soient pas celles des paroles prononcées et qui ne les parasitent pas. Il y a un passage où Ogusto et Laura veulent danser. Un témoin de la scène dit « Ogusto saute de sa chaise » et il ne se lève pas (ndlr : il est trop faible pour se lever, il passe la pièce dans un fauteuil roulant ou un brancard). Le langage vient contredire ce qu’il se passe sur scène et des émotions fortes peuvent s’en dégager.

Nathan : Les personnages sur scène jouent avec la poésie du texte. L’imaginaire du clown est raconté par le découpage et par le vocabulaire. L’aspect corporel équilibre le spectacle : les comédiens construisent d’autres idées. L’intention peut être la même : dans l’exemple (ndlr : ci-dessus), Ogusto ne se lève pas de sa chaise physiquement mais en quelque sorte il le fait dans son imaginaire en proposant d’autres choses à Laura.

Malvina : On ne voulait pas dédier la poésie seulement à l’écriture, qu’il ne se passe rien de poétique sur scène et que ce soit très réaliste. On jongle entre les deux, on cherche à ce que les images se répondent et ne se dévorent pas entre elles. Il y a des moments où ça fonctionne et d’autres non.

J’ai assisté aux répétitions quand je le pouvais. J’étais disponible pour des modifications. J’ai fait des changements notamment sur des questions de genre ou de vouvoiement. Je pensais que des scènes entières ne fonctionneraient pas, comme la scène 3 où les personnages mangent alors qu’ils sont encore dans la chambre. L’équipe s’est heurté au problème et ça a donné un beau résultat. Ce n’est pas utile que tout soit logique.

© Saskia Bellmann et Annouck Parrado
© Saskia Bellmann et Annouck Parrado

Vous n’avez pas respecté les didascalies du texte, malgré la présence de l’autrice durant les étapes de travail. Malvina, est-ce que tu considères ton texte comme une œuvre indépendante ?

Malvina : Les didascalies sont présentes pour que l’on comprenne qu’il y a une distance entre les propos des personnages et la réalité. Je cherchais à marquer une distance entre ce qu’il se passe et ce qu’il se dit sans proposer trop de choses, pour qu’un metteur en scène puisse s’emparer du texte. Le texte de la nouvelle est indépendant ; maintenant il m’intéresse moins. Le texte de la pièce n’est pas encore en ordre sur un document.

Il y a effectivement la question des didascalies : j’ai l’impression que pour un lecteur, elles sont essentielles et qu’en même temps, pour un metteur en scène elles prennent trop de place. Lorsque les comédiens ont lu le texte, ils ne voyaient pas vraiment ce que ça allait rendre sur scène.

Saskia : C’est une question qu’on peut se poser à la lecture de toute pièce. Tu lis et ça peut être très beau et touchant, tu sais que c’est destiné à être mis en scène.

Quel est le parti pris de la mise en scène ?

Malvina : Quand on a adapté le texte, on a réorganisé les événements de l’histoire. Le contexte de l’hôpital n’est pas évident à la lecture, le texte est resté très ancré dans l’univers du clown. C’est vraiment le travail scénique qui apporte cet aspect. Il n’y a pas de représentation fidèle de l’univers clownesque ou hospitalier. La mise en scène est métissée, les idées qui l’orientent sont multiples. Ce sont surtout les comédiens qui font vivre l’histoire.

Nathan : Il y a plein de contrastes entre ce qui se passe physiquement et ce qui se développe dans l’imaginaire. La scénographie est épurée ; sur scène on trouve un brancard, un fauteuil roulant, les ampoules et un chapiteau en bâche. Ça renvoie à l’aspect froid de l’hôpital. Le rapport à l’hôpital est aussi physique. Pour contrebalancer le texte très poétique, les corps vont être ancrés dans cette réalité stricte, froide, carrée.

Comment sont mis en forme ces deux espaces dans la scénographie ?

Saskia : J’ai essayé de rendre visible la rencontre entre l’imaginaire du cirque et la réalité de l’hôpital, sous-jacente dans toute la pièce. J’ai choisi la bâche plastique pour créer l’espace. C’est une matière très stérile et sans intimité : tu es toujours visible quand tu es derrière. Ça faisait sens car à l’hôpital tu ne peux pas être seul. En même temps ça a une forme de chapiteau. C’est la manière d’Ogusto de faire un cirque de l’hôpital. C’est l’endroit où il peut se retirer, tout en restant visible pour tous les autres. Au fond de la scène, j’ai accroché des ampoules qui retranscrivent les émotions et états d’Ogusto. Elles s’allument et s’éteignent à des moments précis, parfois vacillent. Au début je pensais même les accrocher sur la potence du lit. L’idée s’est transformée, aujourd’hui elles appartiennent vraiment à l’univers du personnage et permettent la visualisation des sentiments profonds d’Ogusto.

Quel matériel as-tu utilisé pour la lumière ?

Saskia : J’ai fait deux plans de feux pour m’adapter aux salles où on jouera. Il y a deux grandes atmosphères : une atmosphère rêvée avec une lumière chaude un peu dorée et la réalité représentée par une lumière brute. Des projecteurs de face sont posés au sol pour éclairer le moment crucial de l’opération. J’utilise des couleurs froides pour les scènes mélancoliques ou de flash-back. Les ampoules sont indépendantes, elles s’allument et s’éteignent chacune de façon différente, à des moments de forte émotion. J’ai fait en sorte qu’elles créent un rythme.

J’ai lu dans le dossier artistique que dans la pièce interviennent des comédiens et des musiciens : quels rôles ont-il chacun et quelles interactions entre eux ?

Nathan : Dans l’hôpital il y a un rapport aux blouses blanches, qu’on retrouve dans le texte : « le ballet d’âmes en blanc », le corps soignant. Hormis Ogusto, tous sont des âmes en blanc, musiciens compris. Ils interagissent selon les scènes avec les autres personnages et suivent le choeur à certains passages.

Malvina : Ils n’ont pas d’espace dédié, circulent entre les coulisses et la scène, à différents endroits. Les instruments utilisés par les musiciens sont un basson et un saxophone. Il y a aussi un compositeur de musique électronique qui a enregistré des morceaux et les diffusera de la régie son.

Il y a un chœur dans la pièce : quelle place et quelle forme prend-il ?

Malvina : Personne ne chante, ce n’est pas un chœur de type antique. Il est aussi assez éclaté. Au début du travail, on cherchait un chœur fait de nombreuses personnes et soudé. Chaque personnage s’est finalement dessiné une individualité au fil du temps, qui donne un chœur relativement autonome. Il contient trois âmes en blanc : l’équirurgien, l’infirmanbulle et le trapesthésiste. À ce trio s’ajoutent parfois le brancardier, le médecin-chef ou les musiciens. Tantôt ils ont l’air d’être des infirmiers normaux, tantôt ils deviennent des sortes d’alter ego d’Ogusto, des clowns blancs qui hantent son imaginaire. Ces personnages-récitant racontent aussi ce qu’Ogusto ressent. Ils sont en va-et-vient permanent.

Nathan : Parfois ils sont le corps soignant et interagissent avec ou à la suite du chef de chœur. Ils font bloc tous ensemble ou en petits groupes. D’autres fois, ils narrent le récit en individuel ou en collectif. Il y a beaucoup de changements de paliers entre le monde réel, celui de l’hôpital, l’imaginaire du cirque et celui d’Ogusto.

Malvina : Au début je pensais qu’on se situait dans l’imaginaire d’Ogusto et que ces personnages étaient ses alter ego. Puis je me suis rendu compte qu’on pouvait s’imaginer dans l’imaginaire d’un infirmier, du brancardier ou de la danseuse. On ne sait plus où on est et on s’aperçoit que ces personnages font partie de son équilibre émotionnel.

Quel est le traitement du corps dans cet univers très corporel qu’est celui du cirque ?

Malvina : On s’est demandé si on incluait dans le spectacle du tissu aérien ou du jonglage et finalement on a quelques moments de cirque, jamais présentés comme un numéro. Ce n’est pas un spectacle de cirque. Les gens qui pourraient attendre cela du spectacle seraient déçus ! Les cabrioles sont plus dans la langue que dans les corps.

Le traitement du corps est très chorégraphié. Beaucoup d’éléments sont inspirés de l’univers circassien, comme du passing. Camille nous a organisé plein d’exercices corporels, surtout sur le monde de l’hôpital. Il fallait se sentir médecin-chef, mettre ou retirer sa blouse le plus rapidement possible, prendre soin de quelqu’un ou l’inverse. Elle nous a fait travailler sur toutes ces scènes où tu deviens un personnage professionnel.

Nathan : On retrouve aussi une dualité : parfois les âmes en blanc sont au travail, dans l’univers hospitalier, rigide, solide, dense, corporellement ancré ; parfois elles sont dans le monde d’Ogusto avec une attitude plus légère, dansante, propice aux interactions et à l’amusement. Il y a deux passages où Ogusto danse avec une âme en blanc : elle n’est plus un soignant et devient le conteur du clown.

Quelles sont vos prochaines dates ?

Malvina : Nous jouerons le 4 mai à 19h15 à l’Amphi Culturel de Lyon 2 et le 26 mai à 20h30 à Metz dans le cadre du festival Tumulte.

 

Caroline Demandière

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