Un raz-de-marée d’émotions pour la bande dessinée de Séverine Vidal et Mathieu Bertrand

Le Lyon BD festival qui se tiendra les 4 et 5 juin 2016 est l’occasion de découvrir des petites perles.  En voici une remplie de tendresse qui s’intitule Les Petites marées Mona. Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse parue en 2014 et adaptée du roman de Séverine Vidal Les Petites marées. Pour illustrer tout en finesse son texte, elle l’a confié aux crayons de Mathieu Bertrand. On peut d’ores et déjà dire que la collaboration est une réussite. Dans cette histoire, nous suivons Mona, une adolescente de seize ans qui vient de perdre sa grand-mère. Ce décès, telle une plaie ouverte, ravive bien d’autres douleurs. Tel un témoin, ou un confident, le lecteur pénètre dans la vie de Mona et de sa famille proche et partage avec elle ce moment à la fois rempli de tristesse mais riche en promesses pour l’avenir.

©Vidal/Bertrand
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La mort d’un être cher : un drame à la fois douloureux et salvateur

Tout commence par une triste nouvelle : Mona qui vient d’apprendre le décès de sa grand-mère paternelle, Suzanne, s’apprête à partir à Saint-Malo, là où elle a passé toutes ses vacances lorsqu’elle était enfant. Le chagrin est omniprésent, les souvenirs sont lancinants. Mona repense aux paroles de sa grand-mère, à ses gentilles réprimandes : « Elle aurait dit : « Tu vas attraper la mort. » ». D’autres épreuves suivent comme le tri des affaires de sa grand-mère, le choix des discours lors de l’enterrement, le soutien qu’elle doit apporter à son père, et enfin l’enterrement. Et surtout, l’épreuve la plus douloureuse : revoir son amour d’enfance Gaël, celui qui l’a laissée tomber sans qu’elle sache vraiment pourquoi, celui qui la fait encore souffrir et qu’elle a bien du mal à oublier. Mais si la mort de Suzanne comme le dit Gaël signe la mort de leur enfance, elle est aussi un moyen pour Mona et Gaël de faire table rase du passé, de regarder vers l’avenir, de repartir sur des bases saines. Gaël a en effet un lourd secret à avouer à Mona, il s’agit de son homosexualité. Ce dernier s’y prendra avec  tact en faisant apprécier en douceur à Mona, son petit ami Lucas. Cet aveu en permettant à Mona de comprendre, lui offre la possibilité de cicatriser. La mort et l’homosexualité – sujets délicats – sont traités avec une extrême pudeur. La tristesse que provoque la mort est relativisée, dédramatisée par la joie de se souvenir des bons moments lors d’un repas après l’enterrement de Suzanne ou par les mots naïfs du bébé de la famille qui s’exclame : « J’en ai marre qu’elle est morte Suzanne ». De même Gaël nous révèle dans les pages de son journal intime – qui parsèment la bande dessinée – son homosexualité et ses regrets vis-à-vis de Mona avec des mots pesés, et bouleversants de tendresse et d’amour.

« Son enfer c’est moi quand on y pense. Moi le copain d’enfance qui ne sait pas ce qu’il veut. Celui qui se trouve des diversions. Des Amélie. Il faudra que je lui dise que c’est pas sa faute à elle. On ne se mariera pas dans la chapelle au-dessus de la plage du Verger. J’aurais dû assumer tout ça plus tôt et lui dire. Assumer ce que je suis. Un garçon qui aime les garçons. »

La mort de Suzanne est donc l’occasion pour Gaël de dire la vérité et donc de soulager sa conscience. La révélation permet aussi à Mona de repartir du bon pied.

©Vidal/Bertrand
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Des illustrations en accord parfait avec le texte

Les images traitent également ces sujets sensibles avec une extrême pudeur et prennent d’ailleurs très souvent le relais des mots. Comme le souligne le père de Mona, les mots sont parfois inadaptés dans certaines situations. Ainsi il ne peut/veut plus entendre : « C’est mieux pour elle [sa maman décédée]. » Le choix de privilégier les images accroît les émotions ressenties par les personnages. Ainsi, les paysages gris et pluvieux s’accordent parfaitement avec l’état d’esprit morose des protagonistes. Les illustrations se substituent également aux bulles lors de moments particulièrement douloureux comme la mise de fleurs sur la tombe de Suzanne. Elles prennent aussi en charge les instants plus pragmatiques qui se passent de commentaire comme le déplacement des cercueils et l’inhumation. Les illustrations traduisent surtout l’amour qui règne entre les personnages. L’immense tendresse qui existe entre Mona et son papa nous est suggérée par les gros plans réalisés sur le visage et le corps du père. Ce colosse qui serre sa fille dans ses bras nous apparaît tout à coup avec une grande fragilité notamment lorsqu’il regarde sa fille ou lorsqu’il sourit en redécouvrant les livres de sa mère, seul dans une chambre. De même, l’amour de Gaël et Lucas nous est montré grâce aux regards tendres qu’ils se lancent ou leurs sourires simultanés. Bref, les images ont une véritable place dans cette bande dessinée. Elles ne sont pas seulement là pour illustrer mais pour dire ce qui ne peut pas être dit.

©Vidal/Bertrand
©Vidal/Bertrand

Cette bande dessinée chargée d’émotions aborde des sujets délicats avec une infinie tendresse, et parvient ainsi à éviter les écueils du pathétique et du politique. Les paysages maritimes et pluvieux traduisent à merveille les tempêtes intérieures des personnages. Mais, après l’aveu de Lucas, le beau temps revient et une nouvelle page peut s’écrire. On referme la BD avec une Mona apaisée car la boucle est bouclée comme le montrent les derniers mots qui font écho à ceux du début.

« Allez ça va. On est debout tous. Après cet été bizarre où Suzanne a attrapé la mort. Je me cale là, à l’abri des tempêtes. »

Vous aurez l’occasion de rencontrer Mathieu Bertrand au palais du commerce pour des ateliers BD non-stop !

Mel Teapot

Une pensée sur “Un raz-de-marée d’émotions pour la bande dessinée de Séverine Vidal et Mathieu Bertrand

  • 1 juin 2016 à 20 h 50 min
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    Il ne faut jamais perdre espoir. La vie prend mais donne tellement aussi.

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