Réanimation des langues et du passé

Cet article est un peu particulier, puisque vous trouverez la plume et l’avis de deux rédacteurs.trices. 


 

Angélique Clairand et Éric Massé nous donnent rendez-vous au Point du Jour jusqu’au 14 novembre 2019 pour leur « spectacle ADN » au titre plutôt énigmatique, De l’Ève à l’Eau. Entre monde rural en crise, derniers sursauts d’un patois à l’agonie, honte de classe et maladie dégénérative, cette « autofiction théâtrale » nous met face à des personnages – des personnes même – dont le passé, avec lequel ils entretiennent une relation ambigüe voire conflictuelle, se rappelle à eux brutalement. (De l’Ève à l’Eau © Jean-Louis Fernandez)

 

(c) Cédric Roulliat (pour De l'Eve à l'Eau)

De l’Ève à l’Eau © Cédric Rouillat

Transhumance

Angélique Clairand, Adèle Grasset, Éric Massé, Mbaye Ngom et Hélène Schwaller arrivent de tous les côtés de la salle, y compris des gradins, et montent sur scène, vêtu.e.s de blanc. Une entreprise très risquée alors qu’iels s’apprêtent à mettre les pieds, à remettre les pieds pour certain.e.s, dans la boue et le fumier ! C’est que l’été dans les prairies urbanisées a duré bien longtemps, et qu’il faut à présent retourner, qu’on le veuille ou non, dans la ferme, au milieu des déjections d’animaux et des bottes de foin.

Direction une exploitation agricole dans le Poitou, dans laquelle l’Ève – chez elle les gens s’appelaient entre eux en ajoutant un article devant leur prénom – , une femme âgée, souffre de troubles sans doute liés à la maladie d’Alzheimer. Adèle, une jeune femme ayant repris l’exploitation, ne peut plus et s’occuper des terres, et s’occuper de la vieille femme, d’autant qu’elle fait face à de nombreuses difficultés, parmi lesquelles des incendies à répétition, notamment dans la grange où le mari de l’Ève, par épuisement et désespoir sans doute, s’était autrefois pendu. Un malaise dans l’agriculture qui se fait entendre de plus en plus et qui trouve des relais dans les arts, au cinéma notamment. Mais parmi toutes les directions possibles que peut prendre De l’Ève à l’Eau, Éric Massé et Angélique Clairand en choisissent une autre, celle du malaise de ces transhumants longue durée que l’on appelle les transfuges de classe.

Adèle appelle donc Angélique. La « drôlesse » – la fille en parlange, un patois régional – est obligée de crotter ses escarpins pour aller chercher sa mère. Puisqu’elle ne peut, ou ne veut pas abandonner sa vie urbaine qu’elle a mis tant de mal à construire, elle place sa mère en EHPAD. Nous les sentons vivement, les tensions qui travaillent Angélique. Sa voix, parfois un peu sèche et agacée lorsqu’elle s’adresse à l’Ève ou à Adèle, est une voix en lutte contre une langue qu’elle a voulu désapprendre, le parlange. À cause de sa maladie, sa mère se raccroche aux seuls souvenirs qui lui restent, parmi lesquels ce patois. Elle se met donc à parler ce dialecte régional qui fait la honte non seulement de sa fille, mais aussi du neurologue, interprété par Éric Massé. Il vient de la même région et lui aussi a dû se défaire du parlange pour pouvoir s’élever socialement. La langue officielle, un français plus châtié, plus aseptisé peut-être, et les habitus qui vont avec, s’imposent et humilient la part d’ailleurs des personnages. Elle fait des individus des transfuges, étrangers partout, chez eux nulle part. Mbaye Ngom, dans le rôle de l’infirmier de l’EHPAD, doit lutter aussi contre sa part d’ailleurs. Il ne parle le wolof, une langue du Sénégal, qu’en privé ou qu’avec l’Ève.

 

De l'Eve à l'Eau (c) Jean-Louis Fernandez - 2

De l’Ève à l’Eau © Jean-Louis Fernandez

Invocation aux langues

Rares sont les fois où l’on entend des patois ou des dialectes sur scène. Il se peut qu’en tant que spectateur.trice, vous n’ayez jamais assisté à un spectacle faisant entendre des langues méprisées et en voie de disparition. Et si les personnages d’Angélique ou Éric sont encore dans ce mépris, ou du moins dans ce dressage très dur de la langue de leur enfance, les acteurs.trices – metteurs.euses en scène, qui parlent aussi de leur propre existence, ne l’oublions pas, essaient de se réconcilier avec le parlange. En effet, le patois poitevin et l’imaginaire qu’il porte sont réellement mis au centre du spectacle. En parlant le parlange, l’Ève nous communique ainsi la version locale de « La Cigale et la Fourmi », et Adèle nous transmet des croyances populaires de la région. Elles sont la partie magique de toutes les langues peu à peu oubliées. Alors même si Mbaye se sert des rites ésotériques sénégalais pour essayer de séduire Adèle, se moquant un peu d’elle et de sa crédulité, le fait de les mettre en scène les réactive et réanime le wolof, au moins un peu, le temps pour nous de se souvenir de leur existence avant que la langue et son imaginaire ne disparaissent pour de bon. De l’Ève à l’Eau fait tourner les tables, littéralement parfois, pour ramener à la vie ces mondes linguistiques à l’agonie.

Habituellement, les sous-titres ont plutôt tendance à tuer dans l’œuf tout rapport à la langue étrangère. En nous faisant directement lire le texte dans notre langue, ils nous rendent inattentifs.ves à la matérialité de l’idiome inconnu, à ses sonorités, et au spectacle lui-même puisque nous avons souvent les yeux rivés sur les phrases qui défilent au-dessus de la scène. En revanche ici, Angélique Clairand et Éric Massé ont réussi à limiter cet aspect mortifère du sous-titrage, en l’utilisant de manière parcimonieuse. D’autres techniques sont parfois mobilisées, comme la traduction en direct par Angélique des propos de sa mère. Nous pouvons ainsi nous plonger dans le parlange lui-même, l’écouter attentivement et nous laisser séduire par son extrême richesse, et par son potentiel comique parfois aussi. Hommage est véritablement rendu aux dialectes et à celles et ceux qui les parlent ; la caricature et les portraits aux traits grossiers sont exclu.e.s. Ce fait est rare et remarquable, nous ne pouvons dès lors que saluer les artistes présent.e.s sur scène, et les remercier pour leur finesse.

Lien vers la version longue de l’article juste ici.

Article rédigé par Alice Boucherie


De l'Eve à l'Eau (c) Jean-Louis Fernandez - 3

De l’Ève à l’Eau © Jean-Louis Fernandez

 

Hier soir, L’Envolée Culturelle s’est rendue au Théâtre du Point du Jour pour assister à la représentation de De l’Ève à l’eau. C’est à quatre mains que nous vous livrons un article sur cette pièce, création des deux nouveaux directeurs du théâtre : Angélique Clairand et Eric Massé. 

Cinq personnages, Cinq parcours de vie 

Le regard pointé sur le spectateur, ça y est, les comédiens nous plongent dans leur pièce. Pendant près d’une heure et demie ils nous livrent une performance où langages, générations, classes sociales se mélangent. Ève, personnage central de l’histoire, est une ancienne agricultrice dont les souvenirs commencent à s’émietter avec le temps, la maladie la tient. Elle s’exprime en parlange, un patois parlé dans la région du Poitou. Drôle, grossière, parfois incompréhensible mais avant tout touchante, nous nous attachons très vite à son personnage (même si elle ose être antipathique avec le public ). Nous devons reconnaître que son jeu d’actrice est particulièrement bien exécuté, elle n’hésite pas à se mettre littéralement à nu. Mbaye, lui, vient du Sénégal. Il est fraîchement installé en France, et la pièce expose de manière comique les stratagèmes que cet infirmier met en place pour s’établir de manière définitive dans l’Hexagone. Le neuropsychologue d’Ève a lui aussi grandi dans une France rurale, il maîtrise également le parlange car il est issu d’une famille « de la France profonde », point commun qu’il partage avec la fille d’Ève qui a quitté la campagne pour s’installer en ville afin d’étudier. En bref, les parcours de vie incarnés par les cinq personnages de la pièce sont tous légitimes et respectables. La mise en scène permet une compréhension de la pièce, tout s’enchaîne parfaitement, les jeux de lumière reflètent les hautes herbes de la ferme. La musique est subtilement amenée pour créer des ambiances en lien avec le jeu scénique. Les décors de Johnny Lebigot sont travaillés, riches en objets et détaillés pour nous plonger tantôt dans un milieu hospitalier, tantôt dans une vieille ferme.  Pour résumer c’est une pièce visuellement et humainement agréable à voir. 

Vous pouvez aller voir cette pièce touchante et sincère jusqu’au jeudi 14 novembre (samedi, dimanche et lundi en relâche) au Théâtre du Point du Jour

 

Article rédigé par Mehdi Benmakhlouf.

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