« Réécrire l’histoire pour protéger » – Point de non-retour atteint ?

Du 5 au 11 juillet 2019 à 22h et le 12 juillet à 15h, au Théâtre Benoît XII, le festival In d’Avignon propose de découvrir Points de non-retour [Quais de Seine], deuxième volet de la trilogie éponyme initiée par Alexandra Badea en 2018 avec Points de non-retour [Thiaroye]. D’origine roumaine, l’autrice française a été naturalisée en 2015 et depuis elle s’interroge sur les « coins d’ombre » de notre Histoire dont elle a la responsabilité maintenant qu’elle est française.

Une quête d’identité et d’Histoire

Alexandra Badea fait le lien entre les deux volets en utilisant un procédé déjà présent dans la première partie. Le spectacle s’ouvre sur Alexandra Badea écrivant à l’ordinateur une lettre projetée à la personne qui lui a inspiré cette histoire. Elle y explique la génèse de son travail d’écriture, né de sa volonté d’obtenir la nationalité française, puis Nora arrive dans un lit d’hôpital, dans un grand tumulte de son et lumière. Cette journaliste aussi fait le lien entre les deux pièces, car si tous les comédiens présents dans cette deuxième partie ont joué dans la première, Sophie Verbeek, l’interprète Nora, est la seule à avoir conserver son rôle. Cette journaliste est encore une fois en quête de vérité, même si cette quête s’avère assez douloureuse puisqu’elle a failli mourir et qu’elle voit un psychologue, joué par Kader Lassina Touré.

© Christophe Reynaud de Lage

Bien qu’éprouvée, elle est résolue à réaliser un documentaire sur la répression de la manifestation pacifique des Algériens le 17 octobre 1961. La musique devient terriblement oppressante et la lumière nous plonge dans un tunnel, le tunnel aqueux du passé, ce passé transparent et pourtant plein de vases, plein d’éléments qui rendent difficiles la reconstitution. La pièce alterne entre les dialogues de Nora et du psychologue et les scènes d’un couple algérien vivant à Paris. Placés en fond de scène, dans un cube et derrière un voile, on a dû mal à établir si ce couple est réel ou s’il est la matérialisation des tourments de Nora et de ce passé qu’elle essaie de reconstruire. À mesure que la relation entre Nora et son analyste gagne en confiance, elle se livre plus et on commence à mieux comprendre son obsession pour cette histoire et ce couple victime de la violence de cette période troublée alors que Nora est victime de l’héritage – ou de l’absence d’héritage – de ses tensions.

La mise en scène de la violence

Lors de cette fameuse cérémonie de naturalisation, on lui a dit : « À partir de ce moment, vous devrez assumer l’Histoire de ce pays avec ses moments de grandeur et ses coins d’ombre. ». Mais quels sont nos coins d’ombre ? L’autrice, ici metteuse en scène, a décidé de s’intéresser à des faits historiques flous que l’on a voulu étouffer et qui aujourd’hui encore présentent une part d’ombre. Dans son premier volet, elle s’est intéressée au massacre des tirailleurs africains qui avaient combattu aux côtés des français lors de la 2nde Guerre Mondiale alors qu’ils réclamaient le paiement de ce que l’armée leur devait. Cette fois-ci, avec Quais de Seine, son attention s’est portée sur le 17 octobre 1961 et la répression particulièrement violente d’une manifestation pacifique pour l’indépendance de l’Algérie à Paris sur les quais de Seine.
La violence de cette répression est traitée par le prisme d’un couple vivant à Paris. Younès est algérien « local » alors qu’Irène est fille de colons, leur amour est donc très mal vu dans leur pays et ils sont obligés de fuir vers la capitale métropolitaine, mais le conflit se déplace en France et finit par détruire leur vie. Ce couple, interprété par Amine Adjina et Madalina Constantin, parvient aisément à nous faire prendre conscience de l’atrocité de la guerre d’indépendance et de la ségrégation qui régnait à cette époque en racontant leur quotidien.

© Christophe Reynaud de Lage

Leur couple se désagrège petit à petit, la peur s’empare d’Irène qui se pose de plus en plus de questions sur la solidité de leur amour, sera-t-il capable de survivre à ce conflit ? Sera-t-il plus fort que leurs différences ? Sera-t-il plus fort que les massacres ? Les algériens ont tué des membres de sa famille, tandis que Younès a découvert tardivement qu’une partie de sa famille avait été tuée par des colons et qu’on le lui avait caché. Sauront-ils pardonner ? La panique prend peu à peu possession de leur appartement, les tensions, les disputes se font plus fréquentes et Irène vit en permanence dans la peur de le perdre, jusqu’à cette fameuse répression où il disparaît… elle le cherche mais ne le trouve ni parmi les morts ni parmi les prisonniers… La scénographie les place en fond de scène dans un cube étriqué qui représente leur salon, cet espace s’apparente autant à un refuge qu’à une prison. Irène scrute la moindre alerte extérieure et l’appartement se retrouve submergé par les flots de sang suite au massacre et à la disparition de Younès… cette violence prend forme avec ce sang qui perle le long des murs et le désespoir qui s’empare d’Irène qui va devoir élever seul son enfant… qu’adviendra-t-il des racines de cet enfant ? Connaîtra-t-il l’histoire de son père ou essaiera-t-elle de le protéger en lui mentant comme l’a fait la famille de Younès avec lui des années durant ?
Pour le savoir, rendez-vous au Théâtre Benoît XII pour trouver les réponses à ces questions.

Le point de non-retour est-il atteint ? À vous de vous faire votre opinion en voyant ce spectacle, mais ce qu’on peut dire c’est que le devoir de mémoire, l’affirmation de ses racines et l’identification à sa famille ou à soi-même pose beaucoup de questions et les réponses ne sont pas si faciles à trouver !

Jérémy Engler


Programmé dans le festival OFF 2019, découvrez Burnout mis en scène par Marie Denys au 11 Gilgamesh du 5 au 26 juillet à 16h55.

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