Regards d’Afrique au festival de court-métrage de Clermont-Ferrand

Notre tour du monde cinématographique s’achève aujourd’hui avec notre dernier article sur le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand qui se déroulait du 3 au 12 février 2017 après dix jours de projections aussi riches et déconcertantes que variées… Après l’Asie et l’Amérique du Sud, notre rédaction vous propose de découvrir l’un des deux programmes « Regards d’Afrique » qui nous montre une Afrique en pleine évolution.

Tableau d’Afrique

L’Afrique est un continent riche d’une diversité culturelle, dialectale et ethnique incroyable, aussi, il n’est pas étonnant que les films de cette sélection nous dressent le portrait d’Afriques très différentes. Initiation de Teboho Edkins est le seul film à mettre en scène une Afrique traditionnelle et à le faire à la façon d’un documentaire. Dans les montagnes du Lesotho, on suit le jeune Mosaku qui explique qu’il attend le retour de son frère. Ce dernier a subi une initiation pour devenir un homme. Le processus est secret et seulement connu de ceux qui l’ont vécu. Si on ne nous le montre pas, le film met en avant la symbolique liée à cette cérémonie, l’attente qu’elle suscite et le résultat. L’impatience du jeune Mosaku est drôle et touchante.

Image tirée du film Initiation
Image tirée du film Initiation

on-est-bien-comme-ca-450x600Khallina Hakka Khir (On est bien comme ça) de Mehdi M. Barsaoui traite de l’Afrique d’aujourd’hui et des difficultés à entretenir un parent malade. Baba Azizi est un vieil homme malade qui change régulièrement de maison entre ses différents enfants. Son handicap et la pitié qu’il suscite le rendent aigri et difficile à contenter si bien qu’il se dispute avec les membres de sa famille et feint la maladie d’Alzheimer pour être tranquille mais son petit fils le découvre et il va l’aider à mieux apprécier ses derniers jours… Ce film s’attarde sur la tendresse familiale et comment un jeune garçon aide un grand-père sans doute encore plus enfant que lui. Leur relation est très intéressante et est filmée de manière sobre et pudique.

Dans El Bayda de Alaa Akaaboune et Ayoub Lahnoud l’Afrique est moins rose. Zakia « El bayda » est une prostituée et à travers sa nuit, on découvre tous les travers de l’humanité et ceux de l’Afrique par la même occasion. Zakia vit une nuit particulièrement difficile où elle se fait agresser, tabasser, violer et arrêter, mais à chaque agression correspond un problème humain. La solitude d’un homme qui vit chez sa mère et est incapable de s’assumer, un proxénète, un riche pervers, un policier corrompu, les menteurs… Bref tout y passe. Traiter de la misère sociale à travers la nuit d’une prostituée n’est pas une nouveauté en soi mais la façon de filmer l’est. On ne voit aucune scène de sexe ou de nudité, tout est suggéré mais ce qui est le plus intéressant, c’est qu’on ne voit jamais vraiment le visage entier de Zakia – sinon très brièvement à la fin – faisant d’elle un symbole et non plus une personne. Cette réalisation pourrait faire penser à un documentaire où on suit une personne qui ne veut pas qu’on la reconnaisse. Si elle n’a pas l’air d’avoir honte, elle n’est pas fière non plus de ce qu’elle fait. On l’entend mais on ne voit pas ses expressions et on ne sait jamais vraiment ce qu’elle pense, on ne fait que l’accompagner dans cet enfer africain.

Image tirée du film El Bayda
Image tirée du film El Bayda

Une Afrique qui rêve

Après l’Afrique traditionnelle et l’Afrique urbaine, cette sélection nous offre une Afrique qui rêve avec L’échapée de Jonathan Mason et Hamid Saidji. Après leur film Wait for me Italia, les deux réalisateurs reprennent ce rêve de la vie en Italie. Hocine Filali, taxi de son état, rêve de vivre en Italie. Il apprend l’italien par lui-même, se documente sur la culture pour devenir photographe là-bas. Régulièrement, il regarde le bateau qui quitte le port vers l’Europe en souhaitant monter dedans. Sa décision semble être prise mais au fur et à mesure qu’il conduit les gens ou les photographie, on comprend que si son rêve est fort, son attachement pour Alger l’est aussi. En suivant le parcours de Hocine, on découvre une Alger pittoresque et une vie de quartier foisonnante qui met en lumière cette ville. Le rêve n’est pas si loin mais sauter le pas n’est pas si simple…

Image tirée du film Djibril
Image tirée du film Djibril

Ceux qui sautent le pas en revanche sont les étudiants en cinéma sénégalais dans Djibril de Mamadou Lamine-Seck. Ce court-métrage rend hommage au cinéma sénégalais et à l’un de ses plus grands ambassadeurs, Djibril Diop Mambéty qui expliquait que pour faire un film, il suffit de fermer les yeux et d’imaginer… C’est exactement ce que font de jeunes cinéphiles qui rêvent d’une histoire dans laquelle un enfant serait né au moment de la mort du cinéaste et porterait son nom. Cette filiation va plus loin puisque l’enfant en question, comme son illustre ancêtre, veut devenir réalisateur. Alors qu’il se recueille comme tous les jours sur la tombe de son idole, un homme se fait passer pour le frère de ce grand homme et tente en réalité de l’enlever. Tout au long de ce périple, l’ombre de Djibril Diop Mambéty plane sur eux, il est présent à leur côté et le jeune semble le voir. Chaque fois qu’il apparaît, il utilise ses mains pour essayer de visualiser le meilleur cadrage de la scène. Cette incarnation devient une manifestation de la vision de l’étudiant rêveur qui réfléchit à comment tourner la scène. On assiste donc à une triple mise en abîme avec le film qui filme les adolescents qui rêvent du film qu’ils réalisent… L’hommage au cinéaste est efficace et plein de poésie. Le fantastique se mêle parfaitement au réalisme et on ressort de ce court-métrage avec l’envie de (re)découvrir le cinéma de Djibril Diop Mambéty.

Ces regards d’Afrique sont étonnants et époustouflants et sont la preuve d’une grande diversité et richesse culturelle et cinématographique.

 

Jérémy Engler

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