La reine de beauté de Leenane : quand l’enfer c’est l’autre

Dans le cadre du Festival Off d’Avignon, la Compagnie Mademoiselle S. présente La Reine de beauté de Leenane du 7 au 30 juillet à 17h05 au Théâtre des Corps Saints. Sophie Parel la metteuse en scène incarne Maureen, 40 ans toujours vierge, et s’entoure sur scène de Marie-Christine Barrault qui campe une mère vicieuse qu’on adore détester, Alexandre Zambeaux devient Pato l’amoureux caché de longue date quoique volage et Arnaud Dupont jouant son petit frère, un peu fainéant. Le quatuor est animé par une belle énergie et nous emmène avec une folie tragique au cœur de la comédie noire écrite par Martin McDonagh.

Un thriller domestique…

AL’histoire pourrait être celle de Maureen qui laisse, dans un sacrifice d’amour sa vie personnelle de côté, pour s’occuper de sa mère, quasi impotente et terrifiée d’être un jour en maison de retraite. L’histoire pourrait être celle de Mag, vieille femme douce et malade qui ferait en sorte de gérer au maximum les détails du quotidien pour épargner à sa fille d’être une trop grosse charge dans sa vie. En réalité la mère et la fille vivent ensemble mais ce n’est pas un choix de Maureen. Elle subit la présence de sa mère qui est bien résolue à continuer à lui pourrir la vie. Au cœur de Leenane, ville reculée d’Irlande au fin fond du Connemara, dans une maison exiguë, les deux femmes s’autodétruisent dans une ambiance mortifère. La trivialité du quotidien est toujours prétexte à de nouvelles disputes, la frustration génère colère et ressentiments qui s’accumulent jusqu’au point de rupture. Maureen revoit Pato, un vieil ami qui se déclare enfin à elle et lui propose de tout plaquer pour partir avec lui vivre aux États-Unis. Alors que cette lueur apparait, Mag compte bien tout mettre en œuvre pour ôter à sa fille toute parcelle de liberté.

… sous haute tension !

La reine de beauté de Leenane se découpe en scènes qui illustrent chacune une étape supplémentaire dans l’escalade de la haine entre Maureen et Mag. Chaque scène s’interrompt par un noir et une musique qui devient de plus en plus angoissante. La mise en scène est rythmée par ces coupures musicales qui laissent place à la montée en puissance de la tension dramatique étape par étape jusqu’à son point culminant et à sa chute. Sophie Parel maitrise le rythme et tient le spectateur en haleine, le thriller est mené avec finesse et ménage le suspens. Plus les protagonistes s’enfoncent dans une apparente immobilité, plus il devient nécessaire que la dynamique qui fait fonctionner ce microcosme change. La virtuosité du texte réside dans l’humour implacable qu’il produit. Sous le rire, c’est une tragédie qui s’insinue rendant l’histoire particulièrement cruelle. Les comédiens se prennent au jeu avec délice et campent des personnages qui sont à la fois crus et terriblement drôles. Sophie Parel joue une Maureen dont l’accent vulgaire à souhaits donne à chacune de ses réparties imparables une dimension d’humour noir. Marie-Christine Barrault incarne la mère impotente et castratrice avec une profondeur dans le vice et le plaisir de faire souffrir. Elles s’affrontent dans des dialogues aussi acerbes que burlesques à propos de sujets tous plus infantiles les uns que les autres : les grumeaux dans le porridge, les pots d’urine versés dans l’évier…

© David Krüger
© David Krüger

Frissons, rires et introspection

La cuisine de la maison devient le théâtre des affrontements et des intrigues. Toute leur vie se déroule dans cette pièce close, lieu de cohabitation et d’enfermement. Le spectateur, bien installé dans son siège, a tout le loisir d’observer la trivialité des êtres dépeints et de leurs états d’âme. À bonne distance il se voit tendre un miroir, où il reconnaitra certainement ses propres travers. Au-delà des problématiques mère-fille, La reine de beauté de Leenane représente un drame universel, celui qui se joue au quotidien avec tout ce qu’il a de ridicule poussé à l’extrême. On se délecte devant cette pièce qui nous fait irrésistiblement rire jaune !

Anaïs Mottet

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