Relève, histoire d’une création, ou la révolution éphémère de Benjamin Millepied

En 2014, Benjamin Millepied prenait la tête du ballet de l’Opéra de Paris, pour en démissionner avec fracas moins de deux ans plus tard. Les caméras de Thierry Demaizière et Alban Teurlai se sont saisies de fragments de ce passage éclair, à l’occasion de la création du ballet d’ouverture de la première et unique saison du chorégraphe. En résulte un documentaire singulier et délicat, hommage amoureux à l’art de la danse, initialement créé pour la télévision et désormais à l’affiche dans une version rallongée : Relève, histoire d’une création.

Une plongée au cœur du processus créatif

Des sous-sols aux toits en passant par une infinité de studios, Thierry Demaizière et Alban Teurlai nous entraînent deux heures durant dans les coulisses de l’Opéra Garnier et de la création du ballet de Benjamin Millepied, Clear, Loud, Bright and Forward. Trente-trois minutes élaborées en quarante-deux jours, soit un véritable contre-la-montre, indissociable de la personnalité atypique et captivante du chorégraphe, ancienne étoile du prestigieux New York City Ballet formé dès l’âge de trois ans à la danse africaine et contemporaine à Dakar. Benjamin Millepied pose un regard moderne sur la pratique de la danse, prônant la libération des corps par le plaisir et la spontanéité, accordant la priorité aux sensations plutôt qu’à la froide et mécanique rigueur du ballet classique à la française. En découle une création poétique et sensible, aux gestes précis et aériens, dont le dynamisme s’avère ici sublimé par des cadres et un montage haletants, étourdissants, dignes d’un clip musical et dont l’effet de saisissement est accentué par une alternance de musiques électro et classiques. Pour ce ballet, Benjamin Millepied s’est allié au compositeur minimaliste américain Nico Muhly et au jeune chef d’orchestre Maxime Pascal. Des instants de complicité entre les trois artistes aux répétitions obstinées, des explorations techniques avec les élèves aux doutes du chorégraphe, les temps forts de la mécanique créatrice sont habilement capturés et retranscris par les réalisateurs qui créent ainsi une œuvre dans l’œuvre, à la fois touchante, intime et sincère. Ils y dévoilent un processus de création haché, fragmenté, en constante réadaptation, soumis aux aléas matériels et temporels. Soit le quotidien des artistes, qui doivent souvent composer avec les lourdeurs et les déficiences des grands établissements : réunions administratives sans fin, matériel audiovisuel aux abonnés absents, planchers vétustes, mouvement social le jour J, exigences protocolaires incongrues – présence de François Hollande oblige, La Marseillaise doit être jouée en ouverture de ballet… L’occasion pour le spectateur d’entrevoir l’artiste à l’œuvre dans sa perpétuelle négociation avec le réel.

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La modernité contre l’archaïsme

Aux pesanteurs bureaucratiques s’ajoutent les règles et le folklore d’une institution vraisemblablement figée hors du monde et du temps. Les caméras suivent un chorégraphe soucieux de réformer la compagnie, instaurant un suivi médical des danseurs jusqu’alors inexistant, ou remplaçant les planchers délabrés qui malmenaient leurs articulations. Il pointe le racisme latent de l’Opéra de Paris, où placer une interprète métisse sur scène reste en 2015 inconcevable – celle-ci « casserait l’uniformité ». Critères corporels rigides, uniformité, concours stériles, brutalité de l’enseignement, hiérarchie «quasi-militaire » ou compétition malsaine entre les danseurs : Benjamin Millepied étrille sévèrement les us et coutumes de l’institution, allant jusqu’à qualifier de « papier-peint » le corps de ballet, et mettre en doute l’excellence de la formation. Des déclarations peu usuelles, qui ont fortement irrité lors de la première diffusion du documentaire en 2015. Relève met certes en lumière un choc des cultures (l’élitisme et le conservatisme à la française versus un artiste-électron formé « là-bas », Outre-Atlantique) mais également un choc des générations. Millepied succède en effet à Brigitte Lefèvre, ancienne danseuse et chorégraphe septuagénaire, pur produit de la maison et directrice de la compagnie durant près de vingt ans. Comme un symbole, la technologie et les écrans sont omniprésents, invariablement introduits par les tenants du renouveau. Thierry Demaizière et Alban Teurlai exhibent un trentenaire perpétuellement accroché à son smartphone ou à son ordinateur portable, et dont les élèves volent au secours munis d’enceintes bluetooth… autant d’instruments de travail de fortune qui permettent de pallier aux déficiences de l’institution. Et si le film fourmille d’instants de flottements et de blocages, c’est pour suggérer le mélange impossible des deux mondes : celui d’une noble maison figée et vieillissante face à celui, avide, indocile, d’une jeunesse créatrice et innovante, qui s’efforce de trouver sa place et de s’exprimer hors des institutions asphyxiées par la tradition et les privilèges.

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Une ode à la relève

Relève n’est pas uniquement le portrait admiratif d’un chorégraphe dissident. C’est aussi celui de seize jeunes talents émergents, sélectionnés par Benjamin Millepied parmi les 154 danseurs du Ballet, et qui inspirent le titre du film. Une relève inaccoutumée, choisie indépendamment des échelons et critères usuels de la compagnie, et à laquelle les réalisateurs donnent la parole dans de délicats passages dansés. S’y laissent voir des corps libérés et sereins, exprimant la passion et le plaisir de la danse auxquels ces jeunes ont consacré leur énergie et une partie de leur enfance. Leurs voix y expriment également avec beaucoup de sensibilité leurs doutes et leurs ambitions, leurs espoirs d’avancement au sein du ballet ressuscitant avec l’arrivée de Benjamin Millepied. En choisissant de casser les codes de la « Grande Maison » pour placer seize danseurs sur un pied d’égalité le temps d’un ballet, le chorégraphe a souhaité montrer que ceux-ci ne sont pas seulement des interprètes à la technique rodée, mais aussi des personnalités riches, plurielles, et surtout, des artistes. Une occasion inespérée pour des danseurs auxquels il était jusqu’ici demandé de « se fondre dans le corps de ballet », conformément à une hiérarchie sacerdotale qui ne place sur le devant de la scène que quelques « étoiles » et « premiers danseurs » rigoureusement triés sur le volet. Et qui, surtout, excluait d’emblée des prétendantes comme Letizia Galloni, jeune femme métisse à laquelle Millepied confiera un rôle d’étoile dans un ballet classique (une première). Celui-ci ne cache par ailleurs pas sa volonté de sortir la discipline de l’entre soi, des murs confinés et bourgeois des prestigieux établissements, pour la rendre accessible à un large public : « Comment on va changer le public du ballet si on n’a pas des gens sur scène dans lesquels le public peut se reconnaître ? Si nous, avec l’art, on ne peut pas être un exemple pour notre société, alors où va-t-on ? ». Si cet hymne à la jeunesse et à la diversité a tourné court avec une démission très médiatisée, Relève a pour visée de réhabiliter le chorégraphe, qui poursuit désormais son travail de rénovation au sein de sa compagnie américaine, L.A. Dance Project.

 

Vanessa Maréchal

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