Rencontre avec Alban Coulaud

Alban Coulaud est le directeur artistique de la compagnie O’navio. Présent sur Avignon cet été avec deux spectacles présentés au théâtre de l’Artéphile, l’Envolée Culturelle a pu s’entretenir avec lui sur son tout nouveau spectacle : Freaks ou La monstrueuse Parade, qui se joue tous les jours du 7 au 30 juillet (relâche les 18 et 25 juillet) à 14h15.

L’envolée Culturelle : En quelques mots, qui êtes-vous et quelle est la ligne de conduite au niveau artistique de votre compagnie ?

Alban Coulaud : J’ai fondé la Compagnie O’navio en 1996, nous sommes basés à Limoges. Dès l’origine, nous avons souhaité nous adresser au jeune public, avec l’idée de travailler sur des formes variées. La forme étant appelée par le fond, nous utilisons tous les media possibles sur scène pour raconter une histoire ou monter un spectacle. Nous souhaitons également faire confiance à l’intelligence des enfants. J’adore travailler pour les enfants parce que c’est un super public, si ce n’est le meilleur public. C’est un public qui n’est pas policé : des enfants qui s’ennuient, on le sent. C’est aussi un public qui parle vrai.

Et comment choisissez-vous ces histoires ?

Je préfère que les histoires naissent de rencontres. Au delà des histoires, se sont surtout des thèmes qui me tiennent à cœur. J’ai beaucoup travaillé sur la question de la guerre et de la séparation, par exemple. Ce n’est pas une volonté d’être dans l’actualité d’ailleurs, c’est plus dans le souci d’apporter des réponses aux enfants. C’est très dur pour eux de recevoir autant d’images de violences non expliquées… Le fait de ne pas avoir d’explication, c’est un peu du mensonge par omission, de la part des adultes. Très humblement, j’essaie de faire des spectacles qui donnent des réponses ou qui, en tout cas, permettent aux enfants et aux adultes de se parler. Voilà la véritable ligne de conduite de la compagnie : créer du dialogue.

C’est très étonnant de choisir des thématiques aussi dures pour raconter des histoires à des enfants.

Photo de famille du cirque de madame Tetrallini © Freaks ou La monstrueuse parade, Tod Browning
Photo de famille du cirque de madame Tetrallini
© Freaks ou La monstrueuse parade, Tod Browning

Oui, mais je pense, en particulier pour le film de Tod Browning, que l’histoire parle de choses qu’un enfant de 8 ans peut très bien entendre, et surtout doit entendre. Il y a cette question de la différence, très importante pour moi. Il y a également la question de savoir si les personnages se vengent ou se défendent, question à laquelle je n’ai encore aucune réponse. C’est une vraie question de société : peut-on se faire justice nous-même ? Jusqu’où pouvons nous aller pour nous défendre ? Après il y a néanmoins une nuances : le Freak-show en question, par exemple n’est pas réellement un spectacle jeune public, c’est un spectacle tout public mais visible, pour nous, à partir de 8/9 ans. Après, j’ai l’impression que la seule chose qui impressionne réellement les adultes, et ce qui les étonne d’entendre que ce spectacle est tout public, c’est que l’on voit des personnages gravement handicapés à l’écran. Ce n’est pas tant l’histoire du film puisqu’en vérité, il s’agit avant tout d’une histoire d’amour qui échoue et d’une vengeance. Ce n’est pas si extraordinaire que cela en terme de scénario. Ce qui impressionne réellement, ce sont les comédiens, qui sont de véritables « freaks ».

Ce film a-t-il déjà été confronté à des enfants ? Quelles ont été leurs réactions ?

Globalement on a eu un très bon accueil. Les discussions que l’on peut avoir avec eux après les séances sont super. Il a fallut très souvent et régulièrement leur répéter qu’il n’y avait aucun trucage et que les acteurs étaient réellement comme ça. Cela pose d’autres questions : si aujourd’hui les enfants sont surpris, c’est aussi que les handicaps qui sont montrés dans le film sont des handicaps que l’on ne voit plus. Cela est dû à plusieurs facteurs, comme les progrès de la médecine, de la technologie également, qui permettent aux gens de choisir aujourd’hui. Cela est aussi dû au fait que les handicapés sont cachés. Un enfant de 8/9 ans aujourd’hui croise très peu de personnes handicapées dans son quotidien, finalement. Cette réaction sur la possibilité que le film soit truqué, je la comprends. C’était vraiment une obsession, cette question revenait très souvent. C’est pour cela aussi que l’on n’a pas souhaité montrer l’image de fin du film : c’est à dire lorsque Cléopâtre, cette très belle actrice physiquement normale, est montrée métamorphosée en un être mi homme-mi oiseau ; car cette image de fin est un trucage. Les autres images de « freaks » sont beaucoup trop fortes, et l’image de Cléopâtre en revanche a très clairement vieillie : les enfants de 8 ans se seraient probablement mis à rire. De plus cela me paraissait trop manichéen, de montrer le sort de Cléopâtre : elle est devenue ce qu’elle exècre le plus, un monstre de foire. Je ne trouvais pas cela très heureux.

Pour l’adaptation, comment cela s’est-il passé ?

Ce projet vient de loin. Au départ nous avions une idée de ciné-concert, à la scène nationale de Dieppe, au cours de six semaines de résidence. Nous avons eu carte blanche et je voulais travailler sur la figure du monstre. Le projet initial était de faire un long métrage, mais finalement nous avons réalisé un court métrage avec des enfants, et plutôt que de tourner un long métrage, nous avons préféré faire un ciné-concert à partir d’un film culte qui traite de la figure du monstre. Tout cela c’est ensuite fait pas à pas. J’avais envie de travailler autour de ce film, mais également de travailler avec des gens. D’abord avec Christophe Roche, avec le vidéaste Julien Dronne ; avec Nadine Béchade, la comédienne et Simon Chapellas, le régisseur. Nous avons avancé pas à pas tous ensemble sur le projet. C’est d’ailleurs pour cela que je me dis « directeur artistique » du projet et non pas « metteur en scène », parce que c’est un projet d’équipe. Il y avait l’objet film, et puis nous avons tous choisi des directions. Sur ce genre de projet, il fallait vraiment que nous soyons très à l’écoute les uns des autres, la musique ne pouvait avancer sans la vidéo, la technique ne pouvait pas avancer sans le reste, la musique guidait la partition vidéo etc.… C’est le cas dans tous les projets, mais dans celui là c’était flagrant.

Est-ce que l’ambiance dont vous vous inspirez pour créer le side show vient uniquement du film ?

Inspiration pour le costume de Nadine Béchade. Série Clownville "Queen".  © Eolo Perfido
Inspiration pour le costume de Nadine Béchade. Série Clownville « Queen ».
© Eolo Perfido

Non, nous avons aussi puisé dans l’imaginaire d’artistes et de photographes travaillant sur le cirque comme Eolo Perfido. Ce sont des ambiances assez sombres. Après nous avions une envie rock et électro dès le départ. C’est cette énergie là qui nous a guidé, et qui nous a fait trancher beaucoup dans le film. Il y avait beaucoup d’histoires d’amour. Mais le problème c’est qu’en retirant des histoire secondaires, nous retirions également des personnages, et en particulier des « freaks ». L’un de nos plus gros challenges a donc été de remettre de ces personnages dans la vidéo sans faire perdre de rythme au spectacle. C’est pour cela que nous avons remanié en particulier le passage du banquet lors du mariage de Hans et de Cléopâtre. Alors que les « freaks » disent à la jeune femme « tu es l’une des nôtres » (« one of us »), nous avons choisi de retravailler tout ce passage à la manière d’un clip musical afin de pouvoir faire apparaître les différents visages des « monstres » du film. On les met tous, on les montre tous en 1 minutes 30, c’est une galerie de personnages pour leur rendre hommage, couronné par la « photo de famille ».

Quel est l’avenir de ce spectacle ? Quels sont les autres projets de la compagnie ?

Le Freak-Show est très jeune, nous l’avons créé en décembre. Nous avons déjà une quinzaine de dates de prévu, essentiellement en Limousin, mais nous aimerions qu’il tourne davantage. En ce moment nous produisons aussi un autre spectacle de la compagnie en Avignon : Flonflon et musette, à l’Artéphile également à 18h30. Pour 2018, nous prévoyons de monter un autre projet, toujours sur la figure du monstre, avec l’auteur Thomas Gornet un auteur jeunesse édité à l’École des Loisirs. La question que nous nous posons c’est de savoir quels sont les monstres d’aujourd’hui. Quand on est un enfant, qu’est-ce que le monstre d’aujourd’hui ? Ça sera un spectacle de marionnette cette fois.

Des moments qui vous ont marqués pendant la création de ce projet ?

Bizarrement, je dirais le premier jour où nous nous sommes tous retrouvés pour discuter du projet pour la première fois. C’était un moment qui était incroyable et à la fois très inquiétant : allions-nous tous nous entendre ? Il y a eu les nuits de montages vidéo aussi, qui se sont déroulées dans une remise question permanente, mais toujours positive. Et pour finir, un excellent souvenir de rencontre à La souterraine avec des élèves de BTS avec qui l’on a eu des discussions formidables autour du spectacle.

Un coup de cœur pour le Festival du Off d’Avignon 2016 ?

Il faut absolument aller voir Loretta Strong au Plateau à 11h00, c’est un travail absolument remarquable. Radical, mais remarquable.

Propos recueillis par Margot Delarue

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